Arvo VALTON

 

LISA ET ROBERT

 

I

 

     Lisa, debout près des lourds voilages du rideau, fit un mouvement imperceptible et regarda dans la cour. Toujours rien en vue, rien que les graviers de l’allée — qui ne révélaient aucun passage — et les buissons qui, battus par la pluie, penchaient tristement la tête.
     Une énième fois, pour s’assurer de sa beauté et vérifier la correction de sa mise, elle alla se contempler dans un miroir richement encadré. Elle avait l’impression que cette attente, qui se prolongeait indéfiniment, nuisait à son apparence et qu’elle devait sans cesse veiller à se rajuster.
    La maison était silencieuse. La famille était partie en voyage sans Lisa. Pour plusieurs jours, dans une autre région. L’oncle de Lisa avait convié toute sa parentèle à l’occasion de sa fête, mais la jeune fille, sous prétexte de maux de tête, avait échappé à l’expédition.
     Le personnel de service n’avait pas l’habitude de quitter sa demeure et ne se mêlait pas de la vie des maîtres. Lisa avait demandé aux cuisiniers de lui laisser un petit déjeuner léger et leur avait accordé le restant de leur journée. Même la femme de chambre, qui connaissait tous ses secrets, avait eu congé ; elle était partie avec joie dans son village, où, disait-on, elle avait un petit ami.
     La vie des simples gens était tellement plus facile, pensait Lisa. En matière d’amour, ils pouvaient être plus spontanés, ils n’étaient pas tenus de se conformer aux contraintes de l’étiquette. Peut-être se conformaient-ils eux aussi à des règles et à des coutumes — dont certaines très amusantes — mais, Lisa avait pu le constater, ils étaient incontestablement plus libres qu’une demoiselle de bonne famille. On racontait des choses étonnantes : dès les beaux jours, les garçons allaient rejoindre les filles dans leurs quartiers d’été et ils avaient toutes sortes de fêtes pour se retrouver. À la balançoire du village, par exemple. Garçons et filles pouvaient, au vu et au su de tous, disparaître dans la forêt. Que Lisa ou ses cousins essayent de faire pareil  ! Et puis il y avait la nuit de la Saint-Jean : les couples partaient à la recherche de la fleur de la fougère, et ce court instant était, disait-on, réservé aux ébats amoureux...
     Oui, c’est la loi de la nature, qu’on vive dans une cahute ou dans un palais royal. Le moment venu, il faut se rencontrer... Mais Lisa n’était pas intéressée par les rencontres fugaces, elle envisageait en fait quelque chose pour la... Qu’il était doux de s’abandonner à ce genre de pensées...  !
     Robert avait ses entrées au manoir, elle n’avait pas à le cacher. Mais le regard vigilant de ses parents ne leur avait guère permis d’échanger plus d’un ou deux soupirs, un ou deux serrements de mains, en cachette, sous la table. Il n’en fallait pas plus d’ailleurs pour mettre la jeune fille en émoi  : rien que d’y penser, son cœur se mettait à battre la chamade.
     À présent, c’était elle qui avait pris l’initiative. Elle lui avait écrit et avait fait passer la lettre par l’intermédiaire de sa femme de chambre et à l’aide du cocher. Bien sûr, rien ne l’aurait empêchée de passer ouvertement par la poste – ce que personne n’aurait trouvé extraordinaire. Mais le mystère était bien plus savoureux...
     C’est que Lisa se sentait sans cesse surveillée, il lui semblait que la moindre de ses pensées, même la plus secrète, pouvait d’un moment à l’autre transparaître au grand jour. On pourrait alors la soupçonner de choses qu’elle-même n’était guère en mesure de soupçonner...
     Cette épître clandestine était ainsi rédigée  :
    
     « Cher Robert  ! Cela fait si longtemps que vous ne nous avez rendu visite  ! Papa et Maman trouvent eux aussi que vous leur manquez, mais dans les prochains jours ils seront absents. Triste saison que l’automne... qui n’empêche pourtant pas les fleurs de serre d’éclore, ne serait-ce que pour compenser le dépérissement de la nature... Je suis en train de lire un roman français, un roman léger et agréable, je me mets à la place de l’héroïne. Mais je m’ennuie. J’espère bientôt vous voir chez nous. Pardonnez l’audace dont je fais preuve en vous écrivant. En guise de réponse, je vous attends en chair et en os... Votre amie sincère... Élise ».
    
     On ne pouvait exprimer ses sentiments de manière plus directe. Avec l’éloquence des points de suspension… Et peut-être aussi de l’émotion qui se dégageait de la lettre. Jamais une jeune fille respectueuse des conventions n’aurait écrit ni envoyé pareille missive à un jeune homme. Mais Lisa avait effectivement lu des romans français, et elle avait été effleurée par un certain souffle de liberté caractéristique de son siècle. Elle n’entendait pas se plier à l’étroitesse des usages courants et voulait servir de modèle aux demoiselles de son entourage.
     D’après les dires de sa femme de chambre, Robert avait reçu la lettre en main propre par l’intermédiaire de son cocher. Il était à la maison, il ne pouvait rien avoir à faire de si important qui l’obligeât à différer la réponse à cette invitation. Le cœur de Lisa lui disait qu’il allait venir le jour même. Cette certitude l’avait poussée à prendre ses dispositions pour que rien ne vînt troubler leur intimité.
     Cependant la brume automnale ne révélait ni cavalier ni carrosse. Lisa avait beau se cacher derrière les rideaux, cela ne rapprochait pas Robert pour autant.
     Son cœur ne supportait pas l’attente. En soi, il y avait une certaine douceur à savoir que quelque chose allait se produire qui n’avait pas encore eu lieu. Mais l’impatience était difficile à réprimer, et l’expectative fatiguait plus encore que l’excitation. Si elle avait été tout à fait sûre de sa venue, elle aurait sans doute pu attendre encore longtemps. Mais si jamais... ?
     Non, c’était impossible. Les regards, les soupirs et les serrements de mains avaient parlé clair. Et son miroir lui révélait qu’elle était fort bien de sa personne, ce que certains amis de la famille n’avaient pas manqué de lui faire comprendre. Malheureusement, il s’agissait toujours de messieurs chauves ou affligés d’autres imperfections.
     Et puis, Lisa était loin d’être bête. Quoi qu’on en dise, les romans français font évoluer les jeunes personnes... Bien sûr, ils vous font rêver de toutes sortes de choses mais ils ne manquent pas d’aiguiser la lucidité  ; grâce à eux, Lisa ne vit pas uniquement dans un monde de chimères. Les rêveries sont indispensables, mais à s’y fier on peut parfois faire fausse route. On se met en tête qu’un monsieur qui est terriblement épris de vous, alors qu’il ne fait que compter les taches de rousseur à la racine de votre petit nez...
     C’était dans les romans que Lisa avait appris à quoi une jeune fille ne devait pas passer son temps — à tripoter les rubans de son tablier et à rougir au moindre mot  ; une jeune fille pouvait faire appel à son libre arbitre et choisir, quand elle estimait le moment venu. D’où cette lettre.
     Une lettre qui aurait fait bondir un damné hors des marmites de l’enfer...
     Or Robert était tout sauf indolent. Il était estimé en haut lieu pour ses services, et le père de Lisa avait dit un jour qu’il saurait monter jusqu’à la cour.
     Un différend avait jadis opposé leurs grands-pères, mais Robert, qui ne manquait pas de bon sens, voulait en finir avec ces querelles insensées. Ce qui montrait entre autres sa grandeur d’esprit.
     Et s’il devait un jour...
     Non, Lisa ne devait pas penser à cela, de peur de rompre le charme. Mais elle ne pouvait s’en empêcher, même si elle ne voulait pas se l’avouer. Sans parler du reste... Il fallait laisser le temps faire son œuvre. C’est à cela qu’on reconnaît la véritable intelligence : savoir observer, agir, mais bien se garder de brusquer les événements, de peur que le temps ne vous joue de mauvais tours...
     Elle était plongée dans ces pensées, quand soudain elle entendit du bruit dans le vestibule. Comme il n’y avait pas de domestiques dans la maison, la jeune fille dut s’y rendre en personne. À toutes fins utiles, elle commença par se précipiter à la fenêtre, ce qui lui permit de se convaincre que le véhicule stationné devant la maison était bien le carrosse noir aux armes de Robert.
     Elle ralentit le pas afin de ne pas s’abandonner au tumulte de son cœur. Elle ouvrit la porte donnant sur le vestibule et poussa un cri de surprise :
     — Vous, Robert  ! Mon Dieu ! Je n’attendais pas d’invités, j’ai donné congé à tous mes domestiques... Comme c’est ennuyeux !
     — Dois-je m’en aller, Mademoiselle Élise, ou bien daignerez-vous me recevoir vous-même ? demanda Robert, avec ce sourire quelque peu narquois qui avait toujours plu à Lisa.
     — Vraiment, je suis seule à la maison... Eh bien, je vous laisse faire : accrochez votre veston et votre chapeau au portemanteau ; donnez-vous la peine d’entrer.
     — En vérité, je ne sais pas, poursuivit Robert, entrant dans le jeu de la jeune fille. — Est-ce bien convenable, du moment que vous êtes seule à la maison ? Vous avez peut-être peur de moi ?
     Lisa s’esclaffa.
     — Enfin Robert, vous savez bien que je ne suis pas une demoiselle du siècle dernier. Je n’ai pas peur de vous !
     Elle se mit à l’asticoter :
     — Et que pourriez vous bien me faire, que je doive vous craindre ?
     — Peut-être vous mordre ! suggéra Robert, tout en suspendant son manteau au crochet.
     — Oh, si vous avez faim, enchaîna Lisa, je crois qu’à la cuisine je vous pourrai vous trouver quelque chose de meilleur qu’une jeune fille toute crue.
     Elle avait grand-peine à dissimuler sa joie. Une joie qui pointait dans presque tous ses mots, un joie révélée par de petites notes aiguës qui, malgré tous ses efforts pour les étouffer, n’en filtraient pas moins subrepticement.
     — Je ne vois pas ce que je pourrais trouver au monde de plus appétissant que cette jeune fille toute crue, dit Robert  ; en même temps il lui tendit la main, question de demander si, une fois défait de ses surtouts, il était véritablement convié à pénétrer au salon.
     Lisa s’éloigna de la porte et fit signe au jeune aristocrate d’entrer. Ce dernier compliment, il valait mieux ne pas y répondre, de peur de laisser ses sentiments s’emballer, filer au galop...
     Elle invita son visiteur à s’asseoir dans le fauteuil placé devant la cheminée et dit  :
     — Il y a du bois dans la cheminée. Si vous avez pris froid en route vous pouvez faire du feu. Moi je ne sais pas faire, et, comme je vous l’ai dit, il n’y a personne d’autre dans la maison.
     — Un seul regard de vous me suffit à me réchauffer, rétorqua Robert. — Mon sang se met à circuler plus vite, tout mon corps est envahi par une onde de chaleur.
     Lisa fit semblant de ne pas remarquer ce petit cours d’anatomie, et elle choisit un autre sujet de plaisanterie  :
     — À moins que vous aussi, vous ne soyiez incapable de faire du feu dans la cheminée ?
     Mais aussitôt le jeune homme répliqua avec fierté  :
     — Moi ? Le feu n’a pas de secrets pour moi ! Une ou deux fois, à la chasse, j’ai passé la nuit dans un abri et j’ai allumé moi-même le feu dans l’âtre.
     — Mais où étaient vos gens, vos maîtres-chiens ?
     — Oh, ils avaient à faire ailleurs. Ils dépeçaient ou écorchaient le gibier par exemple...
     Un frisson d’horreur passa dans les épaules de la jeune fille. Joli sujet de conversation avec une demoiselle ! Elle fit  :
     — Moi, j’ai toujours eu pitié des animaux. Ils n’ont rien fait à ces horribles chasseurs ! Si au moins ils avaient des fusils pour combattre à égalité...
     — Je vois, Mademoiselle Élise, qu’à force de lire des romans d’amour français, vous avez également appris la liberté de pensée qui les caractérise. Il fallait les voir, ces Français, proclamer « liberté, égalité, fraternité ». Et puis tout ce qu’ils ont fait, c’est de tuer leurs propres frères. Une manière d’être véritablement égaux !
     Lisa devint sérieuse.
     — Non seulement vous me parlez d’animaux écorchés, mais vous voulez peut-être à présent que je me mette à discuter politique !
     Robert battit en retraite  :
     — Je vous en prie, pardonnez-moi !
     Ce disant, il porta la main à sa poitrine, comme si à un endroit précis il y avait une pièce à conviction qui excuserait le choix indélicat de ses sujets de conversation. Lisa supposa que là, tout près de son cœur, se trouvait sa lettre. Mais ce n’était sans doute pas un geste d’auto-justification. Une allusion à la lettre, ou encore un lien un peu rapide entre elle et la Révolution française auraient été un manquement encore plus grave envers elle, qui n’aurait jamais osé imaginer pareille balourderie de la part d’un si charmant jeune homme.
     Robert sortit de sa poche une feuille de papier ; mais elle n’était pas bleu ciel, comme celle sur laquelle la main tremblante de Lisa avait griffonné ses pensées provocatrices. Lui montrant le papier, le jeune homme lui demanda :
     — Savez-vous ce que c’est ?
     Voulait-il par sa question effacer l’impression déplaisante qu’il venait de produire ? Ou bien la posait-il justement parce que lui n’avait rien éprouvé de pareil ?
     — Je suppose que c’est une lettre, dit Lisa. Peut-être était-ce une réponse à sa propre lettre, et contenait-elle des mots que le jeune homme n’osait guère prononcer à haute voix...  ?
     — Dans un certain sens oui, vous avez deviné. C’est en quelque sorte ma réponse à une lettre très hardie et très gentille, une lettre dont bien sûr vous ignorez tout. En fait, c’est un poème...
     — Vous écrivez des poèmes ! s’écria Lisa.
     La surprise que révélait cette exclamation était en partie sincère ; mais avant tout Lisa jouait  : son jeu consistait à présupposer que les vers du jeune homme étaient excellents, à suggérer que faire des vers était l’une des occupations les plus délectables que l’homme eût trouvée pour entretenir son esprit.
     — J’entends ainsi vous montrer que je ne suis pas seulement un abominable chasseur ou un homme politique ennuyeux, observa Robert, modestement.
     À dire vrai, la modestie lui allait moins bien que cette délicate effronterie ou cette impudence déférente qui avaient toujours fasciné mademoiselle Lisa. Oui, il entendait donc bien par son geste s’excuser ou se justifier, comme si un acte généreux pouvait compenser deux infamies...
     Non que Lisa fût sévère au point de tenir la chasse ou la politique pour des activités véritablement infâmes. N’avait-elle pas été entourée depuis toujours par des aristocrates qui appréciaient hautement l’une comme l’autre ? Et puis elle aimait beaucoup les plats de gibier mijotés par sa vieille cuisinière, de sorte qu’elle était, elle aussi, indirectement coupable des atteintes à la vie des animaux. Si elle, et avec elle toutes les dames et demoiselles des manoirs, avait refusé de manger le gibier, les hommes seraient-ils partis à la chasse avec le même enthousiasme ?
     Il en allait de même avec la politique. Pour les hommes, c’était une occupation importante, et les femmes, sous leur vigilance attentive, devaient bien se garder de s’en mêler. Ou, pire encore, d’avoir des vues politiques différentes des leurs. Il valait encore mieux qu’elles n’en aient point. Même si les hommes avaient sans doute en partie raison d’affirmer que tout au monde est politique et que personne ne peut jamais y échapper.
     — Enfin Robert ! fit Lisa. N’allez pas croire que j’ai de vous une si mauvaise opinion ! Si votre poème n’est pas dangereux pour mes oreilles, j’aimerais bien l’entendre. À moins que vous ne préfériez que je le lise moi-même en silence ?
     Robert hésita un moment. Puis il dit  :
     — Bien que comme poète je ne sois qu’un débutant, je n’ai pas peur de vous soumettre mes pauvres vers. Ils sont, comme je vous l’ai fait comprendre, ma réponse à une lettre.
     C’était au tour de Lisa de rougir, et elle ne s’en priva pas.
     Les vers disaient :
    
     Je tiens dans ma main une lettre
     Une lettre qui touche mon cœur.
     De ce cœur, de mon amour en germe
     jaillissent de vives étincelles.
     Dans la lettre on parle d’automne,
     de lendemains qui dépérissent ;
     or jamais dans le brume ne sombrent
     les espérances du printemps.
     Les fleurs de mes sentiments
     en sont l’éloquent témoignage :
     les riches dons de la jeunesse
     recouvrent les prés de l’esprit...
     Nul ne saurait résister à l’émoi —
     Mon émoi, car je suis amoureux.
     Ma poitrine se gonfle, s’épand,
     Soudain je me sens à l’étroit...
     Jamais ne s’efface à mes yeux,
     L’image Élise ma belle ;
     Les prairies du bonheur m’appellent...
     En toi, petite goutte unique —
     Mon monde et mon univers
.
    
     Lisa attendait une suite, mais le jeune homme resta silencieux. Manifestement il n’avait plus rien à dire.
     Les vers étaient raboteux, le rythme peu conséquent et les rimes curieuses, mais l’essentiel était qu’il lui avait fait un poème.
     Ceci dit, elle avait quand même intérêt à réfléchir aussi au sens des paroles. Bien des choses lui échappaient. Que Robert fût quelque peu impudent, ce n’était pas une nouveauté. Cela lui allait bien, sans quoi il n’aurait pas été Robert.
     Si elle n’avait pas été tellement libre d’esprit, elle aurait pu se sentir embarrassée. Était-ce la faute de cette versification maladroite et de ces rimes tirées par les cheveux, ou bien devait-elle vraiment comprendre à cette lecture que c’était sa lettre et rien d’autre qui avait agi sur le jeune homme, et qu’il n’était pas épris d’elle avant de la recevoir ? Et que signifiait cette goutte en qui était son univers ? Lisa était-elle une goutte ? C’était peut-être chercher la petite bête... Et puis après tout, pourquoi pas ? Elle pouvait bien être une goutte, si celle-ci contenait son univers tout entier...
     Lisa aussi avait écrit des poèmes dans son journal. Peut-être encore plus maladroits que ceux de Robert. Des vers qu’elle ne montrerait jamais à personne, à lui encore moins qu’à tout autre. Ils ne parlaient que de lui, même si son nom n’y figurait guère, ni en rime ni sans rime. Mais ce Robert non cité y était l’univers tout entier — pas seulement une goutte unique...
     Un jour, dans la forêt, Lisa avait vu une toile d’araignée sur laquelle perlait toute une rangée de gouttes de rosée. Elle-même avait porté un collier de perles. Robert n’était pas une simple perle de ce collier. Non, la vie n’est pas ainsi faite, même quand on lit des romans français. Quand deux personnes vivent ensemble pendant un temps, comment leur amour pourrait-il changer ? En chacun, suivant les circonstances, il y a une multitude d’êtres différents. Lisa aurait pu dire à Robert et au monde quelque chose de confus dans ce registre ; mais elle s’abstint. Elle était trop maligne pour dire tout ce qui lui passait par la tête. Au lieu de cela, elle fit part de son appréciation au poète, qui attendait  :
     — Je suis vraiment très contente que vous ayez pensé à moi. Moi aussi...
     Elle n’en dit pas plus. Même à l’oral les points de suspension sont plus explicites que tout un flot de paroles.
     Robert se leva, prit la main de Lisa dans le creux de la sienne. Une vague de chaleur traversa le corps de la jeune fille ; combien de temps était-il convenable de laisser sa main ? Elle l’ignorait. En tout cas elle prolongea cet instant savoureux.
     Robert lui tendit la feuille.
     — Prenez ce poème, il est pour vous.
     — Je le cacherai entre les feuilles de mon journal. Je ne vais quand même pas le proposer à une revue, n’est-ce pas ?
     La légèreté de ton l’aida à surmonter cet instant délicat. Robert répondit sur le même ton.
     — Vous avez raison. Il n’y a qu’une Élise au monde.
     — Vous le regrettez ? fit la jeune fille, non sans coquetterie.
     Robert fit semblant de ne pas comprendre.
     — Pourquoi devrais-je le regretter ? Je suis un, une seule Élise me suffit.
     Il s’assit près d’elle sur le sofa et lui reprit la main. À présent elle pouvait se permettre de la laisser un peu plus longtemps.
     Lisa éprouvait dans son corps une merveilleuse anxiété. Que devait-elle faire ? C’était elle qui avait invité Robert, qui avait voulu être avec lui. Il aurait été bête de tergiverser.
     Mais n’allons pas avoir d’elle et des romans français si mauvaise opinion. Que peut la raison, quand l’instinct se fourvoie ?
     Soudain Robert la serra très fort et l’embrassa sur les lèvres. C’était la première fois de sa vie, les baisers fraternels échangés dans la famille ne comptaient pas.
     Il ne l’étouffait pas et pourtant elle avait une impression d’étouffement. Ce n’était pas le baiser, c’était autre chose. Le flot de ses sentiments...
     Comment Robert avait-il appris ? Avec qui s’était-il entraîné ?
     — Mais Robert ! Comment pouvez-vous... s’écria-t-elle.
     — Cela fait si longtemps que j’en ai envie, Élise ! C’est si bon. Vous ne trouvez pas ?
     Bien sûr que c’était bon, mais à un garçon, il ne faut surtout pas le dire !
     — Pour cela... pour cela... il faut être prête, bégaya la jeune fille. En vérité, ces mots ne voulaient rien dire, elle aurait mieux fait de se taire.
     — Si j’ai été trop brusque, pardonnez-moi. Je suis sans doute maladroit, dit Robert. Avait-il prononcé ces mots avec légèreté ou sérieusement ? Va savoir...
     — Mais on peut ainsi abîmer une bonne relation, insista Lisa, par caprice, pour ne pas céder tout de suite.
     — Une fois de plus je vous demande pardon. Mais pour être tout à fait sincère, je dois reconnaître que cela a été si bon, que je le ferais toute ma vie.
     Pour Lisa aussi c’était bon, et qu’il veuille passer sa vie à l’embrasser, c’était exactement ce qu’elle avait désiré en secret.
     Mais que répondre ? Elle n’en savait rien. Elle approcha sa petite main de Robert pour qu’il pût s’en saisir.
     Robert n’était pas obtus. Il commença à jouer avec cette main, séparant le petit doigt des autres et le regardant fixement.
     — Comment une chose aussi petite peut-elle tout simplement exister ? dit-il, jouant les étonnés.
     Bien sûr que cela pouvait exister, la preuve ! Il y avait certainement des demoiselles qui avaient des doigts encore plus petits. Lisa était de taille moyenne, ou peut-être juste au-dessous.
     Mais elle se garda soigneusement de rappeler au jeune homme l’existence des autre demoiselles, elle n’était pas si bête. Elle se contenta de lui demander en souriant :
     — Est-ce que sa taille augmente sa valeur ?
     — Les choses étonnantes de la nature sont toujours précieuses. Et ne me dites pas que tout le monde a des doigts. Les doigts que j’aime n’appartiennent qu’à un seul être.
     Indiscutablement, pour ce qui est de parler, il était maître ! Les bouffées de chaleur qui traversaient puissamment Lisa pouvaient être dues aussi bien au serrement de main qu’à ces belles paroles. Si tant est que le ton de Robert ne fût pas empreint de légèreté — mais Lisa avait perdu toute sa sensibilité : ces paroles lui étaient adressées, elle n’avait pas de raison d’en douter, et ce discours voulait dire que Robert l’avait choisie, pour la vie. Ce qu’il venait de lui faire comprendre était bien ce à quoi elle aspirait.
     Peut-être leur tête-à-tête d’aujourd’hui avait-il été organisé afin d’entendre des promesses ? Est-ce qu’il en avait été dit assez, ou bien Lisa avait-elle bien voulu entendre juste les nuances qu’elle attendait ?
     Et que répondre aux flatteries du jeune homme ? Fallait-il d’ailleurs y répondre ? Peut-être est-il écrit qu’une jeune fille doit attendre, attendre, toujours attendre ? Est-ce qu’ailleurs dans la nature il en va de même ? La femelle ne montre-t-elle pas, par des odeurs ou par Dieu sait quel signe, quand elle a envie d’un mâle ? Ils se reconnaissent à des verstes de distance, ils accourent l’un vers l’autre...
     Les humains ne sont pas des animaux, mais est-ce que leur humanité tiendrait avant tout aux limitations qu’ils s’imposent ? À moins que celles-ci ne soient indispensables pour compenser les autres libertés ?
     Lisa avait beaucoup de questions, mais elle ne pouvait les poser à Robert. Sous peine qu’il ne la croie abêtie par la lecture des romans.
     Elle préféra dire :
     — Vous êtes si vigoureux que je dois vraiment commencer à avoir peur, si vous commencez à me serrer...
     Lisa ne précisa ni pourquoi ni comment, si tant est qu’elle le sût.
     — Un homme vigoureux doit aussi être tendre, c’est le devoir que la nature lui a confié, dit le jeune homme. J’espère vraiment que je ne vous ai pas fait mal.
     — Pas encore, murmura Lisa. Que voulait-elle dire par là ? Était-ce un appel à aller encore plus loin ?
     — J’espère que cela n’arrivera pas non plus dans l’avenir. Je voudrais que tout toucher de ma part vous soit agréable, fit le jeune homme.
     Il était de plus en plus sérieux. Il respirait même plus rapidement qu’auparavant.
     Lisa ne retira plus sa main. Le jeune homme fit glisser ses doigts le long de son poignet, à l’intérieur de la manche, aussi loin que possible. C’était tout à fait troublant, elle n’aurait sans doute pas dû le permettre.
     De manière générale, elle avait la tête entièrement bouleversée par ces attouchements, au point qu’elle ne savait plus ce qu’elle devait permettre ou non. Dans les romans, il était dit : « jusqu’où lui permettrai-je d’aller ? » Ce que cela voulait dire au juste, Lisa le savait-elle clairement ? Aller loin, c’est peut-être laisser l’autre toucher des parties du corps qui doivent être couvertes. Les bras aussi sont la plupart du temps couverts ; en conséquence, le jeune homme avait franchi les bornes. Mais c’était si agréable. Tout juste aussi agréable qu’il venait de le promettre.
     Et puis dernièrement, des dames se sont présentées aux bals les bras nus. Peut-être Lisa devait-elle tenir compte du dernier cri ? Ou peut-être de rien du tout ? Devait-elle laisser s’approcher cette chose interdite, peut-être était-ce aussi bon qu’on le disait ? Cela devait vraiment être très bon, pour qu’on l’interdise si catégoriquement !
     Non non ! Elle ne voulait pas perdre la tête. Seulement savourer encore un tout petit moment les caresses du jeune homme. Elle saurait bien reconnaître jusqu’où elle avait le droit le laisser aller.
     Quand la main de Robert eut presque atteint l’épaule, de telle sorte que les deux manches étaient devenues toutes étroites, Lisa fit :
     — Avez-vous perdu quelque chose ?
     Aussitôt elle regretta ses paroles, qui avaient une saveur d’autorisation plus que d’interdiction.
     — Oui, j’ai perdu mon cœur à proximité du vôtre, répondit le jeune homme du tac au tac.
     Le cœur n’était pourtant pas un muscle de la main... À moins que Robert n’ait voulu dire par là qu’il avait l’intention d’aller encore plus loin ?
     Mais c’était vrai : elle l’avait déjà laissé s’approcher de son cœur, il l’avait même pénétré ; devait-elle pour autant lui permettre d’aller y chercher de sa main son cœur à lui, qui serait allé s’y égarer ? ! Car à cet endroit, il y a ses deux petits seins dressés, de petits seins qu’elle a en cachette contemplés dans la glace — et si le jeune homme avait l’intention de passer par eux pour arriver jusqu’au cœur ? Là alors, il ne fallait vraiment pas, Lisa le savait, elle n’avait pas besoin d’aller vérifier dans des aide-mémoire ou dans des manuels de bonne tenue. Elle dit :
     — Dans ce cas laissez-les donc ensemble, n’intervenez pas d’une main énergique, ne les séparez pas !
     Cela avait tout d’une réponse spirituelle. Le jeune homme trouverait-il un argument pour contre-attaquer ?
     Il réfléchit un instant et reconnut :
     — Vous avez raison.
     Il retira sa main.
     C’était un peu dommage... mais les regrets faisaient partie de ces choses qu’on ne pouvait pas montrer. Des choses qui ne manquaient pas dans la vie d’une demoiselle de manoir !
     Bien sûr, la reculade du jeune homme n’était pas dépourvue d’arrière-pensées. D’autant que vraiment ces manches étroites ne lui permettaient pas d’aller plus loin. Il allait sans doute bientôt attaquer d’un autre côté : Lisa devait rester sur ses gardes.
     Mais il était plus habile qu’elle ne le supposait. Il laissa ses mains immobiles et lui présenta un intermède d’une tout autre nature :
     — Vous lisez des romans français, et je ne veux rien dire de mal à leur sujet. Moi aussi j’ai essayé d’en lire un, mais c’était terriblement ennuyeux. Il parlait d’une femme qui vivait en province et qui n’avait rien à faire dans la vie ; c’est pourquoi pour passer le temps elle tombait amoureuse d’hommes dépourvus de mérites particuliers.
     — Oh, je crois que je sais de quoi vous parlez, s’écria Lisa. N’était-ce pas Madame Bovary ? On tient son auteur, Flaubert, pour un grand styliste. Moi j’ai bien aimé.
     — Pourquoi pas, je comprends parfaitement. Mais moi j’en suis venu à lire Schopenhauer. C’est un célèbre philosophe allemand. Que de sagesse dans quelques modestes paroles ! Après pareille lecture, comment prêter grande attention aux soupirs d’un provinciale...
     — Mais vous aussi, vous écrivez des poèmes d’amour ! fit Lisa, pour le piquer au vif.
     Robert prit son courage à deux mains et dit :
     — Peut-être y a-t-il un temps pour tout. On est amoureux quand on est jeune...
     — Seulement ? l’interrompit promptement Lisa.
     — Ah si seulement... répondit Robert, sans qu’il fût clair à quoi il faisait référence.
     — Moi, je crois que ne voudrais pas, dans mon âge avancé, tomber tout le temps de nouveau amoureuse. Je voudrais toujours, toujours, sans interruption peut-être, être amoureuse de celui dont je suis amoureuse à présent...
     Lisa n’avait même pas remarqué qu’elle venait de se trahir ; mais Robert, impitoyablement, la prit sur le fait :
     — Mademoiselle est donc à présent amoureuse ? ! J’envie l’heureux élu !
     À ces mots Lisa rougit véritablement, profondément. Mais aussitôt sa vive intelligence se mit en quête d’une issue. Elle balbutia :
     — Non, voyez-vous, vous comprenez, j’ai dit cela, c’est à cause de notre discussion...
     — Mais enfin, Mademoiselle est-elle amoureuse ou non ?
     Robert exigeait une réponse et cette impertinence dépassait sans doute les bornes.
     — Robert, on ne pose pas des questions pareilles. Si en étudiant les gens vous êtes incapable de le remarquer, il ne vous serait peut-être pas inutile de lire certains romans français en plus de vos raisonneurs et de vos philosophes.
     Robert avait sur la langue — on pouvait le deviner — différentes réponses ; mais, ayant su tirer les conclusions de ses précédentes bévues, il les abandonna pour le coup à leur sort. Montrant par là qu’elles ne devaient pas valoir grand-chose.
     Après quelques hésitations, il choisit un autre moyen d’approche :
     — Moi, Mademoiselle Élise, je ne sais pas ce qu’il en est de vous ; mais pour ma part, c’est sûr, je suis amoureux !
     Là-dessus il se laissa glisser à genoux par terre ; il s’inclina à même le plancher, comme s’il avait l’intention de se mettre à prier ; il baisa le pied de Lisa, à ce minuscule endroit découvert entre la pantoufle et la robe.
     — Robert ! Que faites-vous enfin ! s’écria Lisa, prise de frayeur. C’était un véritable effroi, même si elle aurait pu éprouver du plaisir de ce baiser offert en signe d’humiliation.
     — Je vous baise les pieds, Elisa ! C’est de vous que je suis amoureux !
     Cela sonnait faux. Il devait être lui-même troublé, pour avoir laissé tomber ces mots si gauchement. Pour un moment, elle eut même pitié de lui.
     Elle ne lui en demanda pas moins, sur un ton plus dur qu’elle ne l’aurait souhaité :
     — Est-ce que Schopenhauer recommande aux jeunes gens amoureux de se comporter ainsi ?
     Et elle retira son pied.
     Robert posa la tête sur les genoux de le jeune fille, mais seulement une fois, puis se leva ; il resta un instant debout, puis se rassit sur le sofa.
     — Schopenhauer n’est guère intéressé par ce genre de choses. Chaque amoureux trouve ses propres gestes, expliqua-t-il aimablement. Sa maladresse ne semblait pas le troubler outre mesure.
     — Vraiment ? fit-elle, moqueuse.
     Pourquoi, puisqu’elle aimait ce garçon, s’obstinait-elle à le rudoyer ? peut-être était-il tout aussi inexpérimenté qu’elle... Elle l’avait lu dans un livre : dans les choses de l’amour les deux parties doivent avoir en permanence l’esprit particulièrement tendu et en même temps ne rien remarquer de ce qui fait obstacle au progrès des choses...
     — Élise, pourquoi êtes-vous si dure avec moi ? Je suis peut-être un peu trop fougueux, mais je suis franc... Et je veux encore vous dire une chose ; il ne faudrait pas se moquer des sentiments humains.
     Cette dernière phrase fit son effet : Lisa se hasarda à passer une main tremblante sur les cheveux du jeune homme, et s’abstint de formuler les méchancetés qu’elle avait sur le bout de la langue.
     Ils restèrent silencieux. Robert s’empara à nouveau de la main de Lisa ; ses gestes étaient empreints d’une reconnaissance et d’une tendresse particulières. Puis il prit la jeune fille par les épaules et chercha sa bouche. À présent, Lisa lui rendit son baiser. Pour autant qu’elle en fût capable.
     Cela fit sur Robert un effet tel qu’il se mit à la pétrir fougueusement. Tout cela fut si rapide ! Lisa n’avait pas le temps d’enregistrer une pression que déjà un nouvel endroit était en feu. Elle ne comprenait plus du tout quel étaient les endroits permis, les endroits plus ou moins interdits et ceux qui étaient tout à fait interdits.
     Elle sentait seulement que son corps était bizarre, qu’il était envahi par une curieuse brûlure. Elle n’avait ressenti quelque chose de semblable que lorsqu’elle faisait marcher trop fortement son imagination. Elle avait cru qu’une telle émotion était dans la réalité tout à fait impossible. Et pourtant les mains de Robert lui faisaient à présent le même effet, c’était sans doute là ce qu’on appelle l’amour physique...
     Lisa n’était à plus en état d’analyser ce qui se passait en elle, pourquoi son corps était en feu, pourquoi il était imprégné d’une curieuse lourdeur, pourquoi elle était saisie d’une attente inintelligible. Par moments des impulsions venues on ne sait d’où lui enjoignaient de se lever et de fuir Robert. Mais elle s’était dit qu’elle n’écouterait plus la voix de la raison. Elle voulait l’aimer, lui, ce grand, cet impertinent Robert, pourquoi donc se serait-elle enfuie ?
     L’esprit et le corps à ce point bouleversés, Lisa se trouva tout simplement hors d’état de se souvenir avec précision de tous ce qui suivit. Elle se vit soudain couchée sur le sofa ; Robert était sur elle, et quelque chose de grand, de dur poussait à l’endroit le plus secret, celui qu’il aurait fallu défendre au prix même de sa vie.
     Lisa savait qu’on ne donnait cela qu’à son époux, après être passée par l’autel et avoir dit « oui ». Mais voilà que Robert, son bien-aimé, était sur elle, et elle ne se souvenait plus s’ils étaient ou non passés par l’église.
     Il n’était plus temps de s’interroger : déjà cette chose terrible liée à Robert la pénétrait, douloureusement, et quelque chose sembla se déchirer. Lisa eut peur : est-ce que ce corps étranger allait continuer à s’enfoncer, toujours plus loin, à la déchirer, à la fendre, peut-être jusqu’aux épaules...
     Ensuite cette chose terrible qui en même temps ne faisait qu’accroître son excitation se retira ; puis de nouveau elle lui infligea de la douleur. Et ainsi plusieurs fois de suite, comme se elle ne savait si rester ou s’en aller. Chaque mouvement la faisait souffrir, elle serrait les dents, les lèvres pour ne pas hurler... Enfin quelque chose se passa — le corps de Robert, menaçant, fit encore deux ou trois mouvements rapides — puis se calma. Avec cela la partie la plus terrible de la chose était peut-être achevée, la douleur demeurait, bien qu’elle s’atténuât rapidement, et sa tête fut pénétrée de l’idée qu’il devait en être ainsi, et que cela arrivait à toute jeune fille, quand elle devient femme.
     Pour le coup, elle éprouvait même du bonheur : enfin elle était femme... Mais soudain une question, terrifiante, émergea : la femme de qui, alors qu’elle n’avait pas porté de voile blanc ? La question émergea et recula. La réponse ne pouvait être qu’une : la femme de Robert. La femme de ce Robert qu’elle avait invité, pour la venue de qui elle avait renvoyé tous les gens de la maison ; elle avait préparé elle-même son passage à l’état de femme. Elle pouvait se dire qu’elle n’y avait guère pensé, qu’elle ne comptait que sur des serrements de mains qu’il ne faudrait pas dissimuler sous la table pour que les parents ne se rendent compte de rien... Mais Robert pouvait bien voir la chose autrement, et c’était manifestement le cas, puisqu’il l’avait prise à moitié de force...
     Que pouvait-elle faire ou dire à présent, a posteriori ? S’écrier : « Mais enfin, Robert, comment as-tu pu ? » Ce serait idiot. Toute protestation a posteriori était inutile. Peut-être le plus sage était-ce de s’accommoder de la chose — puisqu’on ne pouvait revenir en arrière — et d’attendre les promesses à venir. Qui ne devraient pas manquer. Quand tout se passe si rapidement, il faut consacrer d’autant plus de temps aux promesses.
     Mais Robert semblait satisfait, et une certaine paresse transparaissait même dans son comportement. Prononcer des paroles, cela aurait été un effort superflu — maintenant que les choses étaient consommées. Relâché, son esprit semblait résister à de nouveaux efforts. Si Lisa avait été plus expérimentée, elle aurait pu deviner que, pour le beau Robert, déflorer une jeune fille était affaire quotidienne. Peut-être même quelque chose de semblable lui passa-t-il par la tête, mais d’autres sentiments étouffèrent aussitôt cette pensée. Ne restait qu’un événement, unique dans sa vie, et qui dès lors devait être pour lui tout aussi exceptionnel.
     Et pourtant — involontairement ou peut-être de manière jusqu’à un certain point préméditée — Lisa laissa échapper :
     — Ignorez-vous donc que cela n’aurait dû avoir lieu que la nuit de nos noces ?
     Robert fit mine de s’étirer — réellement ou dans son imagination ? — et répondit d’une voix traînante :
     — Oui, bien sûr... Mais ce n’est pas si simple. Vous savez bien que mes parents sont contre notre mariage. À cause de cette vieille querelle.
     C’est maintenant que Lisa aurait dû sentir mille pensées inquiétantes lui parcourir le cerveau, mais il n’y en avait qu’une, une seule, et encore fragmentaire et infinie : est-ce que vraiment... ? Est-ce que vraiment... ?
     S’il n’était pas sûr de ses intentions de mariage, s’il n’avait même pas fait de proposition, comment avait-il osé s’en prendre à son hymen ? ! Lisa était une demoiselle, non pas une fille des rues, pour qu’un garçon puisse s’en emparer pour passer le temps ! Elle était mignonne, orgueilleuse ; mais si un malheur devait se produire, si elle ne devenait pas la femme de Robert mais celle de quelqu’un d’autre, que lui dirait-elle, à cet autre, la nuit de leurs noces, quand il apparaîtrait que la fiancée n’était plus vierge ?
     Elle n’a pas l’intention de supplier ; elle enfouit en son cœur tous ses reproches, elle cherche la faute aussi en elle. Mais enfin, il serait temps qu’il dise quelque chose ! Encore heureux qu’il ne se mette pas à bâiller... Nulle trace de culpabilité. Est-ce qu’elle devrait fondre en larmes ? Ce serait humiliant. Mais les larmes viennent d’elles-mêmes, ce n’est pas toujours possible de les retenir. Quelque chose doit sans doute perler au coin de son œil, pour que Robert arrête sur elle son regard...
     Le jeune homme passa en effet une main à moitié distraite sur ses les cheveux et dit :
     — Vous n’êtes pas malheureuse que ce soit arrivé, j’espère ?
     À cela, une seule réponse : la condition pour que je ne sois pas malheureuse, c’est que je devienne votre femme. Mais tout son être répugnait à dire cela.
     Elle essaya convulsivement de se remémorer des passages de romans français qui la consoleraient ; mais dans sa mémoire, le vide — comme si elle n’en avait jamais lu.
     Ses lèvres tremblaient quand elle dit :
     — Vous ne croyez pas que vous exagérez ?
     Robert la regarda droit dans les yeux avec une perplexité sincère. C’était comme s’il avait offert à la jeune fille quelque chose de divin et voilà qu’elle l’accusait d’agissements diaboliques. Il ne comprend donc vraiment rien ? Est-ce qu’il ne se met pas le moins du monde à la place de l’autre ? N’a-t-il jamais entendu dire que, pour une jeune fille, la perte de la virginité est un événement de toute première importance ? Seule une moins que rien pourrait se laisser déflorer avec autant d’indifférence que si elle buvait un verre d’eau !
     D’autre part, oui, bien sûr, Lisa avait parlé sur un ton sévère. Ses sentiments et ses paroles devaient perpétuellement se trouver en contradiction. Il s’était bien passé entre eux quelque chose de solennellement intime, et peut-être Robert n’était-il pas aussi indifférent qu’elle en avait l’impression — cela ne faisait pas si longtemps qu’il lui avait parlé de son amour...
     Il avait commencé à parler :
     — Bien sûr, vous pouvez aussi penser... Mais ce n’est pas vraiment le cas... Ce qui s’est passé entre nous, c’est naturel quand on s’aime... Vraiment, je ne voulais pas vous faire du mal... Et je ne savais pas que... C’était tellement gentil de m’inviter... Ou plus précisément de me faire comprendre... J’ai pensé que... Et... Est-ce que c’était si terrible, pour que vous me parliez si durement ?
     C’est donc elle qui devrait se sentir coupable.. ? Elle l’avait fait venir, attiré sur elle... C’est bien cela, Robert — ce Robert depuis si longtemps désiré ? Un Robert qui bredouillait :
     — Quant à l’avenir, ce que je peux vous dire ... Nous avons la vie devant nous, chère Élise... Tout peut arriver, les avis peuvent changer.... Vous avez lu ces romans, non ?... N’y est-il pas dit qu’il n’y a rien de plus beau que l’attente...
     Oui, c’était juste. Mais seulement quand on sait ce qu’on attend. Lisa ne changera pas d’avis. Comment pourrait-elle en changer, elle ne le souhaite pas ! Le jeune homme ne serait-il pas en train de se ménager une porte de sortie ? Lisa demanda :
     — Sur quoi me permettez-vous de compter ?
     À nouveau, le ton de sa question était caustique, bien que dans sa voix, un filet de voix, tremblât l’espoir d’une réponse positive.
     — Mon Dieu, sur tout ce que vous voudrez... Les rêves sont ce que nous avons de plus beau... La réalité ne tarde pas à les gâcher... Les philosophes aussi ont dit que l’avenir n’est pas connaissable...
     C’est un don des Dieux, que de ne pas tout savoir à l’avance...
     Chacun de ses paroles le révèle. Quand il ne lui reste aucune autre issue, il lui suffit d’aller se mettre à l’abri derrière Schopenhauer ou n’importe qui d’autre. Alors que les verbiages des philosophes se meuvent dans un univers d’inexistence...
     — Et maintenant ? demanda Lisa, d’un ton qui pour le moins n’était pas caustique. Plaintif plutôt, ce qui lui plaisait moins encore.
     — Maintenant quoi ? demanda Robert, faisant semblant de ne pas comprendre. Ne comprenait-il vraiment rien, dans son flot de paroles creuses, de ce qui travaillait cette jeune fille qu’il avait naguère dit aimer ?
     Comment expliquer sa question ? Quoi dire de plus ? Lui demander peut-être s’il n’a rien à ajouter ? Mais comme il continuait à parler, la question n’avait donc aucun sens. Ou peut-être lui demander s’il voulait bien lui promettre quelque chose tout de suite ? Ah non ! Ce serait mendier, ce serait ignoble ! De plus, une promesse ainsi extorquée ne pourrait être que fallacieuse. Autant ne pas expliciter davantage sa question. Elle ne l’en tourmentera que plus longtemps. Si tant est qu’elle lui reste en tête. S’il ne traverse pas l’existence en flottant, indifférent à cela et à tout, avec une haute idée de soi, sans rien comprendre.
     — Rien, fit Lisa.
     Ce qui n’était pas plus malin. Elle lui offrait ainsi la possibilité d’en finir aussi vite que possible avec leur discussion. Bien que la conversation ne lui eût point réservé de grandes joies, elle lui était nécessaire. Il s’y glisserait peut-être quelque chose qui la rassurerait — ou qui confirmerait définitivement ses soupçons...
     — Nous ne nous quittons pas en ennemis ? demanda Robert.
     Ah ces hommes ! Ils ne comprennent absolument rien à l’âme féminine. Comment peut-il seulement lui passer par la tête qu’ils pourraient se quitter en ennemis ? Et non pas se dire qu’à présent, les voilà amis pour l’éternité... Ce n’était quand même pas pareil : il y avait un hymen, il n’y en a plus — et où, comment, à cause de qui, peu importe...
     Mais sa fierté ne lui permettait pas d’expliciter ces pensées. Elle se força à dire :
     — Pourquoi devrions-nous nous quitter ? Et de plus en ennemis ?
     Robert chercha quoi répondre. Quand il parla, ce fut pour dire tout autre chose :
     — Non, je pensais seulement que nous avons aujourd’hui des invités, des chasseurs, et que mon père m’a demandé d’être à la maison sans faute. Je suis venu pour ainsi dire à la va-vite...
     Les hommes sont-ils vraiment à ce point dépourvus de la moindre délicatesse ? À moins que ce Robert, avec son sourire impudent, ne fût un exemplaire unique ?
     Ainsi, Lisa avait été déflorée pour ainsi dire à la va-vite. Un jour un jeune homme sort de chez lui, tombe sur une demoiselle un peu niaise, s’empare de son honneur et se dépêche de rentrer pour s’adonner à de plus intéressantes occupations...
     Que restait-il à ajouter... Elle était prête à oublier toutes ses pensées désobligeantes, toutes ses offenses, à glisser sa tête sur la poitrine du jeune homme, silencieuse comme une petite souris — pour s’abandonner à la sensation que cela durerait toute la vie...
     C’est ennuyeux, la fierté. Mais se transformer en chiffon, ça non !
     Si Robert avait la moindre petite idée de ses sentiments, il resterait la consoler, il lui dirait des paroles gentilles et la caresserait tendrement, faisant ainsi de cet instant si important — dans la mémoire et dans l’esprit — un véritable chant de bonheur, un hymne fervent, une grisante mélodie. Mais ce qui venait de se passer montrait bien que pareille attente était vaine, et qu’il n’était guère pensable de lui dicter dans les moindres détails ses paroles ou son comportement. C’est que Robert n’avait pas en lui l’instrument qui lui permettrait — sur le moment ou plus tard — de jouer à Lisa la musique qu’elle aspirait à entendre.
     Toute cette lucidité signifiait-elle à présent qu’elle aussi était arrivée à un résultat contraire à toutes les attentes : en perdant sa virginité, avait-elle également perdu son amour pour Robert ?
     Il se leva. Lisa se recroquevilla sur le sofa en dissimulant le bas de sa robe, qui portait les traces de sa défloration. Vraisemblablement, Robert ne les avait pas vues. Ne se rendait-il pas compte de ce qu’il avait fait ? Lisa avait serré les dents quand elle avait eu mal ; elle avait aussitôt caché le pan de robe taché de sang. Tout cela d’instinct : elle ne se disait pas, même à la réflexion, qu’elle aurait dû agir autrement.Robert, cela allait de soi, ne pouvait pas voir les choses que comme elle : elle n’était pas de ces paysannes qui reçoivent
     les garçons au grenier, et qui sont fières d’une abondance de prétendants qui les valorise autant qu’elle ravit leurs parents... !
     Pourtant, ce serait vraiment très dur s’il devait partir maintenant, sans savoir ce qu’il avait signifié pour Lisa avant et ce qu’il signifie maintenant, après cet événement. S’il restait, s’ils se parlaient, s’ils se confiaient, il en sortirait peut-être quelque chose ; peut-être, dans une autre conversation, se diraient-ils quelque chose de très important. Lisa fit l’effort de parler avec humilité :
     — Robert, ne partez pas encore... Après une chose pareille vous ne pouvez pas partir si vite...
     Robert hésita. Apparemment, la phrase avait porté.
     — C’est que j’ai promis à mon père...
     Il se rassit sur le sofa, mais seulement, dans son indécision, tout à fait au bord. Lisa se dit : « Qu’il s’en aille, plutôt que se forcer ! » Mais il y avait encore quand même un espoir que les choses prennent meilleure tournure. D’une voix neutre, bien que cette manière de mendier lui répugnât profondément, elle demanda :
     — Robert, n’avez-vous pas autre chose à me dire ?
     — Je... Je vous ai déjà dit... Je vous ai déjà dit que je suis véritablement épris de vous, mais que ma famille vient compliquer les choses... Ne pas en tenir compte, ce n’est pas possible... Vous savez bien, je suis seul héritier, j’ai aussi des devoirs envers ceux de ma lignée qui ne sont plus de ce monde... Vous me comprenez, j’espère...
     — Et que voulez-vous que je fasse de cette compréhension ?
     — Attendons, on verra bien... Laissons faire la vie... Peut-être quelque chose changera, s’améliorera...
     Robert avait employé les paroles que Lisa avait en tête. Mais elles avaient une tout autre signification. Un homme véritable n’est-il pas capable d’imposer à aux choses le tour qui lui convient, pour peu qu’il le désire ? Oui, pour peu qu’il le désire... ? Voilà sans doute la question des questions.
     À la place de Lisa, toute autre jeune fille aurait fondu en larmes au lieu de chercher ses mots. C’est ce qu’aurait fait toute jeune fille intelligente. Mais Lisa était bête et orgueilleuse. Elle se dit : je ne pleurerai pas tant qu’il ne sera pas parti.
     Tout ce qui manquait, c’était qu’il lui dise : eh bien voilà, un hymen en moins, une bonne chose de faite, pourquoi en faire tout un plat , toutes les femmes passent par là.
     Robert s’était conduit en homme, il n’y avait en cela rien de réjouissant. Voilà donc comment ils étaient faits. Et les femmes étaient quand même capables de les aimer...
     Lisa aurait dû s’en vouloir d’avoir des pensées générales alors que le moment présent aurait dû la mettre au désespoir.
     Et si elle le mettait à la porte, pour lui donner une leçon ! Après quoi, bien sûr, elle le regretterait, elle en souffrirait... !
     De manière même pour elle inattendue, elle dit :
     — Vos amis chasseurs vous attendent. Une chasse achevée, vous pouvez en commencer une autre...
     Alors Robert lui prit la main et dit, d’un ton implorant :
     — Ne m’en voulez pas !
     Elle ne répondit pas. Elle détourna la tête.
     Il s’enfuit. Lisa ne daigna pas se lever du sofa, mais elle imagina le jeune homme monter dans son carrosse et ordonner au cocher de rentrer au galop.
     Pleurer ou ne pas pleurer ? Quand on se pose pareille question, on ne pleure pas.Ou bien on ne pleure que sur sa propre bêtise.
     Au lieu de pleurer, Lisa se leva et examina sa robe, sa robe toute pleine de volants et de dentelles. Devrait-elle la nettoyer des traces de l’acte d’aujourd’hui ?
     Dans plusieurs pays, on expose les draps de la nuit de noces au public. Si cela avait été la coutume, Lisa ne l’aurait pas respectée.
     Robert avait dit qu’il avait des devoirs envers ses ancêtres morts et que pour cette raison il ne pouvait pas l’épouser. Lisa pour sa part avait des devoirs à l’égard de ses parents — qui pour le coup étaient bien en vie ; ils ne doivent surtout pas apprendre ce qui vient de se produire. Ils ne doivent pas voir cette robe. Va-t-elle la cacher au fond de son coffre à vêtements, pour un jour, quand elle serait vieille, la ressortir et la contempler ?
     Robert était parti. Reviendrait-il jamais ? Peut-être la vie prendrait-elle maintenant un autre cours ? À quoi bon désespérer ? Cela n’a aucun sens de s’accrocher convulsivement à des idées fixes.
     Lisa n’était pas franchement un être de raison, mais elle n’était quand même pas totalement dépourvue de bon sens. Si la fierté cause bien des complications, elle aide aussi, du même coup, à les surmonter.
     Pour la première fois de sa vie, elle entreprit de faire du feu dans la cheminée. Tout était en place, l’écorce de bouleau et les brindilles de sapin dessous, les morceaux de bois croisés par-dessus.
     Et voilà, le feu ne manqua pas de prendre.
     Lisa alla vers le miroir. Elle approcha son visage et s’examina de près. La voilà donc femme. Ce n’est peut-être pas arrivé de la manière la plus heureuse, mais qu’y faire ? La Lisa d’aujourd’hui n’est plus tout à fait la même que celle d’hier.
     Chasser Robert de sa tête ? Non point en raison de son indifférence, mais parce que plusieurs heures durant il avait révélé son inanité et ses défauts. Ou bien quand même ne pas le rejeter ? Se cramponner à lui mentalement et spirituellement, pour la vie ?
     Elle retira sa robe et s’attarda en jupon devant le miroir. Une femme presque parfaite.
     À l’aide de grands ciseaux, elle découpa le morceau qui portait les traces de son ancienne virginité. Elle jeta la robe, coupée en petits morceaux, dans le feu de cheminée. Dans sa main, la pièce de tissu tachée de sang. Elle la contempla, méditative.
     Puis elle la jeta également au feu, et regarda fixement les flammes la dévorer.

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