II

 

   Lisa entra dans son pitoyable logement, laissa tomber à terre deux lourds cabas et s’affala, tout habillée qu’elle était, sur son lit en fer défait. Elle avait le sentiment qu’elle ne voudrait plus jamais se relever. Ah ! si cet instant de bonheur pouvait durer éternellement...
    Mais toujours, même en pareille circonstance, la réalité finit par s’imposer, au début sous forme d’images, puis de pensées. Elle voyait miroiter devant ses yeux les petites pièces que toute la journée elle avait soulevées, assemblées en quelques gestes mécaniques, puis délicatement reposées sur la chaîne. Quelques années que cela durait. Mais il n’était pas possible de s’y habituer vraiment : dès qu’on fermait les yeux, c’étaient toujours les mêmes petits objets diaboliques qui remontaient à la surface depuis les profondeurs du cerveau.
    Ces choses étrangères à l’homme, pourtant, Lisa se les était peut-être, d’une manière ou d’une autre, appropriées — pourquoi autrement n’aurait-elle pas changé de travail, ne serait-elle pas partie sur une autre chaîne travailler avec d’autres pièces ? Mais le mot « autre » ne révélait-il pas qu’il s’agissait toujours de la même chose, à la seule différence que les pièces qui viendraient se fixer au fond de ses yeux auraient des formes différentes... Si elle s’en allait travailler aux champs, au rythme de la nature, peut-être les images seraient-elle plus variées... mais elles ne cesseraient jamais d’incarner effort et monotonie. Lisa n’avait ni les forces ni la santé pour accomplir les lourds travaux des champs, elle n’avait pas fait assez d’études pour aller se caler derrière un bureau. Ces pièces étaient certes nées dans des machines, mais elles avaient été quelque peu choyées par une main humaine. Les chiffres sur les gros cahiers étaient certes passés par un cerveau, un cerveau répétitif, mais ils contenaient encore bien moins de vie...
    Elle devait bien être quelque part, la vraie vie. Mais où ? Lisa était venue au monde en un temps et en un lieu donnés, elle ne connaîtrait de toute évidence rien de mieux : elle accomplirait son temps et mourrait au même endroit. Jeune encore, moins de trente ans, elle n’attendait plus rien de la vie, tous ses espoirs s’étaient évaporés, évanouis...
    Pouvait-elle seulement dire, tout au long de sa morne journée, quelle vie elle aurait souhaitée ? Voici sa table, son miroir usé par les regards, une étagère d’angle fixée de travers. C’est de cela qu’elle a pris soin tout au long de sa courte vie, c’est à cela qu’elle doit s’accrocher. Elle n’était même pas sujette à des crises de fureur, au cours desquelles elle briserait le miroir, jetterait au feu les pieds de la table, arracherait définitivement du mur les étagères. Où en trouver de nouvelles ? Avec un salaire de misère et les magasins vides ?
    Et puis, voilà, un homme s’était incrusté, qui entrait et sortait, deux ans déjà, et les choses ne s’étaient guère améliorées. Certes, Lisa avait régulièrement droit à sa part de gymnastique au lit, mais la plupart du temps c’était ennuyeux, mécanique, et elle avait même perdu souvenance de l’excitation des premières nuits. Par ailleurs la vie ne faisait que lui causer de plus en plus de tracas, avec ce Robert qui traînait là.
    Lisa était une femme normale : elle aurait bien voulu tapisser son petit nid, arranger une maison, mais encore eût-il fallu que son homme y mît du sien, qu’il fût capable d’apprécier les efforts de sa compagne. Il venait, mais sans pour autant considérer ce trou qu’était la chambre de Lisa comme son véritable foyer. Elle, d’ailleurs, n’avait ni le désir ni l’envie d’attacher cet homme à l’appartement. Ils vivaient en étrangers, côte à côte, d’humeur sombre, enfermés et chagrins dans leurs pensées ; ils ne se rencontraient que rarement, et encore plutôt pour se tourmenter que pour se donner mutuellement de la joie.
    L’union libre, dans les derniers temps, était à la mode, les gens n’avaient plus de comptes à rendre sur leurs allées et venues. Lisa d’ailleurs n’aurait guère voulu institutionnaliser sa vie commune avec Robert, surtout pas ! Une fois mariés, va t’en débarrasser !
    La journée était longue et difficile, mais c’était plus facile au boulot qu’à la maison. Tous les mois, il y avait des produits qui disparaissaient des rayons, les prix augmentaient, on prenait des cheveux gris rien qu’à se demander quoi mettre sur la table. Avec des enfants par-dessus le marché, elle n’aurait guère pu s’en sortir. Ses collègues lui disaient bien que la vie finit par s’imposer : Lisa, n’ayant pas fait l’expérience personnellement, se méfiait des racontars.
    Elle avait un homme, un seul, qui aimait son petit confort, et qui arrivait à se mettre tellement de graisse sur les vêtements qu’elle passait son temps à laver, encore et toujours. Pour aller dans son trou à essence il changeait tous les jours de bleu, et à force de les frotter, ces bleus, Lisa avait perdu goût à la vie. Il aurait bien pu remettre ses vêtements pleins d’huile, comme les autres prolos, non ? Mais non, monsieur en voulait tous les jours des propres, c’est bien pour cela qu’il avait besoin de Lisa. Et pour le reste aussi, c’est tout. Il aurait quand même pu, à l’occasion, lancer un petit mot gentil. Quand il rentrait du boulot, il jetait son bleu dans un coin du vestibule et s’affalait devant le poste de télévision. Elle aurait pu crever la bouche ouverte à l’autre bout de la pièce, il aurait continué à fixer tout droit l’œil bleu de la télé, les yeux écarquillés.
    Qu’y avait-il à regarder ? Rien d’autre que le gris du quotidien renvoyé par l’appareil, mais tous les jours il fallait qu’il avale sa dose, comme un stupéfiant. Lisa ne la regardait que rarement, elle n’avait pas de temps à perdre en futilités.
    Et si elle l’envoyait au diable... Si elle lui disait : débarrasse le plancher, va bailler au corneilles ailleurs. Assez traîné à côté de moi. Ras-le-bol. Même les caresses — quel nom donner à cela ? — n’ont pas la saveur qu’elles devraient avoir, comme si c’était un boulot : à peine expédié, ça s’endort en ronflant. Pour sa part, elle l’enverrait bien au diable, sans se demander où en trouver un nouveau. S’il s’en présente un, tant mieux, sinon, on s’en passera. Toute seule on s’en sort mieux, et à tout prendre, c’est peut-être aussi plus agréable.
    Hier, sur la chaîne, une femme lui avait dit : « Dis donc, il court la gueuse, ton bonhomme, tous des chauds lapins ! » Elle lui avait répondu : « Eh bien qu’il coure, s’il est en manque ». « Ça ils peuvent toujours, avait vociféré l’autre, bien informée, avec la sienne ça ne fournit pas, mais avec les autres... »
    C’est la nature qui veut ça, se disait Lisa. D’ailleurs, il n’irait pas courir s’il n’y avait personne pour lui ouvrir la porte. De sorte que l’un dans l’autre, les femmes sont tout aussi coupables. Ça marche toujours deux par deux, ce genre d’affaire.
    Elle était fatiguée. Dans tous les sens du terme. Si jeune et déjà fatiguée de vivre. Si résistante, et harassée par sa journée. Si simple, et épuisée par ses pensées.
    Ah oui ! le mieux serait d’être seule. Qu’ils s’en aillent chercher leurs bordels jusque sur la lune, les hommes, mais qu’on lui fiche la paix !
    Mais à quoi bon... Il fallait faire à manger, bientôt monsieur ferait son entrée, mettrait les pieds sous la table et la regarderait tout droit avec une expression d’attente. Si elle ne lui tendait pas son auge, il se mettrait à grogner. Et s’il n’y avait rien à mettre sur la table, il menacerait de la manger elle, Lisa.
    Bonne idée, fini les soucis !
    Lisa s’assit. Elle regarda autour d’elle. Lui était là comme chez lui, mais tout partait à vau-l’eau. Cette étagère, là, dans le coin : elle ne demandait peut-être que deux clous, mais même cela n’était pas fait. Dans son usine à suie, il bricolait sans doute tout le temps quelque chose de ses mains, mais ici c’était lui le patron, il se comportait en véritable petit prince. Se payer une bonne ? Au temps du socialisme triomphant, ce n’était guère envisageable...
    Il ne donnait à Lisa que très peu d’argent, mais il voulait manger. Demander, c’était humiliant. Sur sa chaîne, Lisa gagnait assez, elle s’en sortait d’une manière ou d’une autre. Mais qu’est-ce qui l’obligeait à nourrir ce bœuf avec son argent ? Ces malheureux moments au lit ? Elle aurait préféré s’en passer... Elle, une jeune femme, payer pour ce bélier ? D’autres, avec son physique, gagnaient des mille et des cents. Elle aurait peut-être pu offrir ses services comme mannequin ou photomodèle, mais elle ne voulait pas offrir ses fesses nues en pâture au peuple. La fierté, ça ne mène à rien, c’est bien son malheur — la fierté et l’indépendance.
    Robert, elle ignore même combien il gagne. Elle ne tient pas à le savoir. Mais puisque parfois il lui en donne au compte-gouttes, ce ne serait pas plus mal si elle avait une idée de la manière dont on paye pour le couvert... Pour le gîte, Lisa ne lui demande rien, mais elle pourrait. Si elle se laissait faire, il serait tout le temps sur elle. N’a-t-elle pas au moins mérité la liberté minimum de ne pas devoir céder à tous les coups, la femme socialiste qu’elle était... ?
    Dans le coin du vestibule, elle aperçut un amoncellement. Elle s’approcha, souleva l’une après l’autre les frusques crasseuses de Robert. À quoi bon se mettre en colère... De mal en pis. Il en est déjà à lui donner son maillot de corps pour en avoir un propre le matin à se mettre sur le dos. Va savoir ce qu’il fait au travail pour s’encrasser de la sorte. Il est incapable de s’occuper correctement de ses vêtements. Sa peau, il la dorlote, mais alors ses vêtements... Le vêtement, ça gâte le bonhomme : tout l’honneur et toute la honte sont pour la femme.
    D’ailleurs Lisa n’est pas sa femme. Tout au plus — pourrait-on dire — elle est sa maîtresse. Non, même pas. La fonction d’amante est propre, elle se contente de la personne, alors que l’épouse a droit au linge sale. Lisa récure comme la dernière des imbéciles, quel plaisir, pour ce qu’elle en tire...
    Les mâles pensent vous rendre service en vous apportant leur saloperie de linge à laver. Encore heureux qu’il ne menace pas de l’apporter à une autre femme. On trouve toujours plus bête que soi.
    Lisa remplit d’eau la grande cuvette, saupoudra de lessive, essangea le linge de l’homme. Puis elle renversa le contenu des sacs à provisions sur la table et regarda ce qui lui permettrait de préparer quelque chose rapidement. Elle plaça une casserole d’eau sur le gaz. Il fallait mettre quelque chose dedans. D’ici à ce que monsieur rentre, la viande n’aurait pas le temps de cuire. Et puis elle serait encore privée de caresses. Quand en a-t-elle reçu pour la dernière fois ? D’ailleurs elle n’en a guère envie.
    Lisa prit sur l’étagère un livre de cuisine et le considéra d’un œil perplexe, puis elle le remit en place avec un soupir. Mille plats faits à base d’eau du robinet.
    Font-elles autre chose, ces femmes du socialisme, que geindre qu’il n’y a rien ? Mais voilà, on finit toujours par trouver quelque chose, cela peut toujours aller plus mal.
    Lisa se dépêcha d’éplucher quelques pommes de terre et quelques carottes, mit la main sur une demi-boîte de petits pois ; elle regarda, non, ils n’étaient pas moisis à la surface, elle goûta. Elle coupa les carottes en petits cubes, les fit tomber de la planche dans l’eau. Une soupe au lait et aux légumes, c’était ce qu’il y avait de plus rapide à préparer. On n’était pas en système capitaliste, ce régime pourrissant où il suffit d’ouvrir des paquets et voilà en quatre minutes un repas à trois plats tout prêt. Il y en a qui sont allés voir cette vie de château. La nourriture n’a pas vraiment de goût, mais on peut très vite la fourrer sous le nez de la famille. Dans le temps qui reste, on peut toujours se moquer des hommes ou lutter pour l’égalité des droits.
    Ce serait vraiment à mourir de rire si tout cela devait être vrai. Qu’elles viennent vivre quelque temps sous le socialisme pour apprendre ce que signifie la triple charge de travail de la femme égale qui a un ivrogne pour mari. Il boit, parce qu’il ne trouve rien de plus intelligent à faire.
    Peut-être les grands voyageurs exagèrent-ils, peut-être les hommes sont-ils partout pareils, seules les conditions changent. Lisa, elle, n’aura pas l’occasion d’aller voir. D’accord, la classe ouvrière au pouvoir et sa dictature, et tout et tout, mais quant à sortir, pas question. Au pays ils comptent tellement que, pour peu qu’on les laisse sortir, ils disparaissent. Comme si les capitalistes avaient besoin d’OS abrutis ! Ils ont bien assez de chômeurs comme ça... Seulement là-bas, paraît-il, les chômeurs touchent une allocation trois fois supérieure à ce que tu touches ici après avoir trimé tes huit heures...
    Lisa ne fait pas de politique, non, elle n’est pas si maligne, mais c’est sûr qu’on aimerait bien vivre d’une manière digne d’un être humain. Mais est-ce seulement possible, dès lors qu’on n’est pas vraiment un être humain, mais une simple unité productive de travail à la chaîne ?
    Et qu’est-ce qui lui prend de ressasser ces histoires de pays étrangers... Dieu a voulu, pour son malheur, qu’elle naisse ici, et ce n’est pas elle, insignifiante petite fourmi, qui s’en ira foncer dans le vaste monde ! La soupe commençait à bouillir, Lisa ajouta le lait, c’était prêt. Elle mit les assiettes sur la table, coupa le pain, sortit le beurre du réfrigérateur.
    Monsieur arrivait. Aujourd’hui, il était poli, il dit même bonsoir. Et ajouta, voluptueusement :
    — Hmm, ça sent la soupe...
    Quand donc est-il rentré sans qu’il y ait un fumet de nourriture ? Un jour Lisa se sentait très mal, elle était malade, et le dîner n’était pas prêt. Robert fit tout plein de bruit avec le frigo et avec les fourneaux, se mit à grogner, à gargouiller, à jurer ; il finit par tout envoyer balader et fonça à l’extérieur. Sans doute à une cantine. Plus tard, à son retour, il avait dit pour s’excuser : « Malade comme tu es, tu n’as certainement pas envie de manger. »
    Robert se comporta comme à l’accoutumée. Il jeta ses vêtements sales dans le coin du vestibule, se lava les mains au robinet. Au boulot, il procédait à un premier décrassage avec un savon vert, mais monsieur, voyez-vous, avait touché des poignées de portes et de tramways, il avait traversé la saleté citadine, il se débarrassait à présent des scories à l’eau du robinet.
    Puis il s’assit à table, avec la tête de qui veut son dû, en attendant que Lisa lui verse la soupe fumante dans l’assiette. Il grogna quelque chose la bouche pleine. Lisa n’essaya même pas d’écouter.
    D’ailleurs la soupe était brûlante, il fallait l’avaler à grand bruit. Heureusement qu’à la place des chevaux il y avait des voitures dans la rue, elles ne risquaient pas de prendre peur.
    Lisa se servit aussi de la soupe, qu’elle laissa refroidir.
    — Pourquoi tu ne manges pas ? dit Robert en mordant dans une tartine.
    Qu’est-ce que ça peut lui faire ? depuis quand ça le regarde qu’elle ait ou non à manger ?
    Quand il eut sifflé ses trois assiettes de soupe avec quelques grognements de plaisir, il n’alla pas s’installer devant son poste ; il considéra Lisa. Il alla se poster derrière elle, et pendant qu’elle mettait la vaisselle dans l’évier il l’empoigna par derrière.
    — N’importe quoi, fit Lisa d’un ton maussade, mais pas trop méchant.
    Elle était habituée : aussitôt le ventre plein, il te saute dessus.
    Mais comme les autres jours, Lisa ne lui permit pas de réaliser ses intentions ; elle lui glissa entre les mains et le repoussa. Elle était fatiguée, elle n’avait envie de rien.
    Diables d’hommes, ils ne feraient que vous sauter dessus. Si seulement il y avait aussi un peu de jeu, un peu de câlins. L’oreille aimerait bien entendre un ou deux mots gentils. Lisa avait beau n’être qu’une simple ouvrière, elle avait un joli minois, elle était joliment tournée, pourquoi ne pas la traiter comme une femme, comme une personne, au lieu de lui sauter dessus comme sur un billot de bois...
    — Qu’est-ce que tu as encore à tout prendre mal ? lui renvoya monsieur, vexé.
    Ça le regarde. Pourquoi devrait-elle être toujours au doigt et à l’œil, dès qu’il la touche, les cuisses écartées ! Pas folichon, de vivre comme des bêtes.
    Et encore, pourquoi comme des bêtes, les bêtes sont bien plus regardantes, est-ce que la femelle se laisse approcher, quand elle n’est pas en chaleur... ! Mais les femmes, elles devraient toujours être en rut, quand leur bonhomme s’approche le tuyau dressé.
    Vexé, n’ayant pu se soulager, Robert avait désormais pris sa place habituelle devant la télévision, mais il n’avait pas branché l’appareil. Il se tourna à moitié et déclara :
    — Écoute, Lisou... je vais te quitter.
    Lisa n’y prêta pas garde, il en avait déjà été question, mais jamais la chance ne lui avait souri. Pour toute réponse, elle grogna :
    — Voilà, on lui dit non, et lui il s’en va !
    Robert prit une voix solennelle :
    — Je parle sérieusement, fit-il, de telle sorte qu’elle éclata de rire.
    Eh bien, qu’il arrête de menacer, qu’il s’en aille ! Qu’il rassemble ses trois malheureux baluchons — y en avait-il trois en tout ? — et qu’il prenne la porte. Lisa ne lui lança pas ses pensées directement à la figure, mais son indifférence était transparente.
    — Tu as donc un endroit où aller ? demanda-t-elle avec peut-être dans la voix une lueur d’espoir.
    — Je vais bien trouver, ne va pas croire que les femmes ont disparu de la face du monde ! répondit Robert sans beaucoup d’assurance.
    Lisa prit un ton didactique :
    — Ah oui ! toujours sur le dos des femmes ! À te voir, on se dit  : Ah ! un homme, un vrai ! et tout et tout, qui pourrait même fonder un foyer et prendre plusieurs faibles femmes pour épouses !
    Robert farfouillait du doigt dans le capitonnage du fauteuil ; il observa :
    — Va savoir si de nos jours il reste la moindre faible femme. Toutes des lionnes. Essaye d’en défendre une, elle te plante ses dents dans la jambe.
    Lisa en conclut qu’il n’avait pas encore tout à fait perdu sa mâle vigueur. Elle dit :
    — Et pourquoi pas ? puisque de nos jours on ne trouve plus de vrais hommes. Ils doivent tous tirer leur épingle du jeu, faire marcher de grandes usines, jouer les pionniers et partir dans le cosmos. S’il se trouvait quelques vrais hommes, il se trouverait sans doute aussi des femmes qui seraient prêtes à s’appuyer sur eux.
    — Bien au contraire, rectifia Robert. Les femmes veulent à tout prix devenir des hommes. Des hommes d’après l’ancien modèle — fusil en main et cicatrices aux joues —, il n’y en a plus besoin ; c’est pourquoi il n’y en a plus.
    Discuter de questions qu’on a déjà abordées cent fois, cela n’avait aucun sens. Lisa termina sa vaisselle, s’assit sur le bord du lit et dit :
    — Tu ne m’as pas répondu. Chez qui vas-tu ?
    — Pourquoi veux-tu le savoir ? demanda Robert, d’un ton relativement indifférent.
    — Eh bien, peut-être que je la connais et que je saurai te dire ce qui t’y attend, combien de temps elle voudra bien de toi, expliqua Lisa, tout en se demandant si c’était là un discours bien franc, où si elle n’était guidée que par la curiosité.
    — Ah, c’est une... Tu ne la connais pas... Une collègue à moi, fit Robert.
    Il n’avait en tout cas pas l’air d’avoir honte.
    Lisa réfléchit. Réfléchissait-elle vraiment ? Peut-être restait-elle tout simplement immobile, la tête vide ; mais quelque chose en tout cas fermentait en elle, quelque chose n’était pas clair, quelque chose ne tournait pas rond.
    Elle venait de se dire combien ce serait bon d’être débarrassée de ce Robert — et maintenant elle brûlait d’apprendre la raison de son départ, pourquoi elle ne lui convenait plus, en quoi cette autre était mieux qu’elle. Elle était nouvelle, donc intéressante, c’était clair. Les hommes ont la mémoire courte. Toutes les femmes, au début, sont tendres et intéressantes, mais les hommes font tout pour les épuiser, pour les abrutir, pour les rendre indifférentes. Il n’y a sans doute plus d’hommes qui prennent soin — chaque jour, à toute heure — des relations avec leurs femmes ? C’est probablement toujours réciproque : comment savoir lequel renonce le premier et laisse la relation partir à la dérive — qui pourra jamais, a posteriori, le deviner ? Là aussi, vraisemblablement, tout commence par un pas minuscule, presque imperceptible, auquel l’autre répond par un pas très légèrement plus grand, et ainsi de suite, les pas s’allongent, de sorte qu’on commence à bien les distinguer juste au moment où tout s’écroule à grand fracas — et encore une vie commune de fichue !
    Lentement, Lisa dit :
    — Écoute, Robert, si tu penses que cela me fait de la peine, tu te trompes. Mais j’aimerais bien quand même savoir en quoi je n’ai pas été pour toi une femme convenable.
    — Je n’ai pas dit cela, répondit-il très lentement.
    — Quand même. Autrement tu ne partirais pas. Ce n’est pas seulement que le temps a fait son œuvre. L’autre doit bien avoir quelques avantages. Ou au moins tu dois en avoir l’impression.
    — Oui, c’est vrai, d’une manière ou d’une autre, fit Robert, hésitant. Valait-il le coup de tout étaler ?
    Était-il encore possible de vexer Lisa ? Ou bien la lassitude de la vie avait-elle entièrement rongé toutes ses facultés ?
    Sans doute avait-elle appris à se débrouiller seule. Comment faire autrement ?
    — Eh bien, maintenant, établis donc ouvertement la liste de mes défauts, exigea Lisa tout de go.
    Robert prit longuement son élan, puis lança :
    — Tu ne m’aimes pas.
    Lisa se mit à rire. Pas vraiment du fond du cœur, pas tout à fait sans simulation. Elle lui renvoya une question :
    — Est-ce que toi tu m’as jamais aimée ?
    Peut-être étaient-ce là des choses dont on ne discute pas. À quoi cela mène-t-il, ce ne sont que des mots, des mots, des mots. Mais maintenant, peut-être, elle n’y échapperait pas. C’était Robert qui avait commencé.
    Le tour que prenait la conversation semblait cependant le mettre, lui aussi, dans l’embarras. Il grommela :
    — Qui sait ? Je pense bien. Nous avons bien couché ensemble et cætera. Et au cours de ces deux années, nous avons eu aussi de bons moments.
    Il arriverait vraiment toujours à la mettre en colère ! Il ne répondait pas aux questions, il tournait en rond. L’évocation des bons moments, c’était plutôt l’affaire des femmes.
    — Eh bien cite-m’en quelques-uns, insista-t-elle.
    La réponse de Robert fut évasive :
    — Tu les connais aussi bien que moi.
    Lisa se demanda si elle allait lui cracher tout ce qu’elle pensait de lui et comment, dans quel ordre. Malheureusement ce genre de réflexion ne permet jamais d’y voir plus clair, la vérité ne vient jamais sur les lèvres que d’instinct.
    — Pendant deux ans je t’ai nourri et blanchi ; et qu’est-ce que cela m’a rapporté, à part quelques viols ?
    C’était là de toute évidence une exagération purement féminine, sur laquelle Robert fit la grimace et resta, lui qui avait la langue bien pendue, dans l’embarras. Il dit :
    — Tu te souviens, le matin de ton anniversaire, quand je t’ai apporté le café au lit. Je l’avais fait moi-même, bon d’accord, il n’était pas particulièrement réussi, mais tu l’as bu et tu m’as félicité.
    Bien sûr qu’elle se souvenait, mais cela ne l’émouvait guère. Encore moins voulait-elle se montrer émue. Elle dit :
    — Ah oui ! Tu m’as réveillée, je dormais, j’aurais aimé, le matin de mon anniversaire, dormir tout mon soûl. Mais j’ai dû me relever pour laper une eau de chaussettes, et de surcroît faire semblant d’être terriblement heureuse de tes attentions.
    Robert ne prit pas la mouche malgré cette malveillance patente.
    — Tu vois, maintenant tu essayes rétrospectivement de tout voir sous un mauvais jour. Sur le moment, tu n’avais pas la tête de quelqu’un à qui ça ne fait pas plaisir...
    À dire vrai, ce petit reproche était peut-être mérité... Elle reconnut :
    — C’est toi qui vois la vie sous ce jour : même les bonnes choses, tu les vois en noir.
    Robert fit une nouvelle tentative :
    — Ou bien tu te souviens quand nous étions en balade et que tu t’étais fait une légère entorse, je t’ai portée dans mes bras... Plus tard tu as reconnu que tu n’avais pas vraiment mal au pied, tu voulais juste voir ce que j’allais faire.
    Lisa ne laissa pas passer l’occasion :
    — Tu m’as portée parce que dans le bus il y avait des jeunes filles, devant qui tu voulais jouer les coqs et montrer tes biscotos.
    Ce qui était d’ailleurs vrai.
    — À moins que ce ne soit l’inverse, tu as fait semblant d’avoir mal au pied pour que je m’occupe de toi et que je ne fasse pas attention aux autres.
    Lisa se mit à argumenter :
    — Est-ce que j’étais vraiment si bête... ? Au début j’aurais pu croire que c’était une manière de montrer que tu étais à moi. Mais quand j’y repense, cela ne fait aucun effet sur les filles. Quand elles voient qu’un homme peut avoir des égards pour une femme, elles se disent : pour moi il en aurait encore davantage, parce que je sais mieux l’apprécier. Elle n’a rien compris, celle qui essaye à tout prix de montrer aux autres toutes les qualités de son homme !
    Une fois de plus elle s’était empressée de trop en dire. À quoi bon faire les raisonneuses ? Elle ferait mieux de s’occuper de son départ — sonnez trompettes, roulez tambours ! Elle lui ferait un signe d’adieu avec un grand drap...
    Robert d’ailleurs l’écoutait avec un visage plutôt ennuyé sans répondre. Les deux bonnes actions qu’il avait accomplies pendant leur vie commune se trouvant ainsi réduites à néant, que restait-il à dire ? Il ne restait que la série des mauvaises actions. C’était peut-être à Lisa de les énumérer. Après un silence un peu plus long elle dit :
    — Donc, tu estimes avoir été plutôt un bon compagnon.
    — Eh bien, qu’est-ce qui ne va pas ?
    Robert avait l’air surpris, il ne doutait pas de ses mérites. Comme vraisemblablement tout homme normalement constitué.
    — Je ne fume pas, je ne bois pas énormément, et au lit, j’abats ma besogne.
    Allons donc, de la modestie, par dessus le marché ! Lui, ce chaud lapin, comme avait dit au boulot sa collègue...
    La fumée, Lisa ne pouvait pas la voir en peinture. Un ivrogne, elle l’aurait mis à la porte au bout de trois jours. Pour ce qui est du lit, même sans Robert cela ne lui aurait peut-être pas manqué.
    C’est ce qu’une infirmière qu’elle connaissait lui avait dit quand elle lui avait demandé pourquoi elle ne se mariait pas : quand on veut boire un verre de lait, faut-il forcément acheter la vache ?
    Les femmes ont leur fierté. On disait que jadis elles s’accrochaient fortement au mariage. Maintenant elles sont de plus en plus nombreuses à préférer être seules plutôt que d’entretenir un importun.
    — Mais des qualités, il t’en reste plus qu’il n’en faut. Si ce n’est que cette étagère d’angle n’a toujours pas été fixée. À la maison, tu ne lèves pas le petit doigt. Tu aurais pu m’aider à faire un certain nombre de lourds travaux. Même les pommes de terre, il faut que je les trimbale du marché jusqu’ici au bout de mes bras. Tu dis que tu es un homme, mais dis-moi à quoi tu m’as servi ? Toute seule, je m’en porterai mieux. Au moins, je serai débarrassée de ce dégraissage quotidien de chemises pleines d’huile.
    Robert continuait à tripatouiller le fauteuil. Tu vas voir qu’il va me faire un trou dans le capitonnage, et qu’avant de partir il va m’abîmer le plus beau de mes meubles... Qui a d’ailleurs porté ses fesses : tous les soirs c’est là dedans qu’il les calait.
    Il avait une réponse toute prête :
    — Cette étagère par exemple, on ne peut pas l’accrocher au mur avec des clous, elle ne tiendrait pas. Il faut faire un support d’angle et le fixer au bois avec une vis. Cela, je n’ai pas pu le faire. Mais je te promets que je ferai ce travail dans quelques jours, en souvenir de notre vie commune. En ce qui concerne l’aide, tu ne m’as jamais rien demandé, tu t’es toujours occupée de tout toute seule.
    Maintenant, de surcroît, il apparaît que cette terrible Lisa n’a pas permis au pauvre Robert de se sentir un homme.
    — Et pour ce qui est du lavage des fringues, l’autre, eh bien celle chez qui je pars, elle m’a promis de le faire avec joie... Et de manière générale, elle est beaucoup plus tendre avec moi, elle ne me lance pas sans cesse des pointes et elle ne me rembarre pas à tout bout de champ.
    Ah, enfin ! On arrivait au fond des choses. Comme à l’occasion de chaque départ, Lisa aurait dû le savoir. Mais on a toujours tendance à l’oublier. Elle dit :
    — On en reparlera dans un an, de sa tendresse envers toi. Elle verra bien pendant ce temps quelle sorte de pacha tu fais, tout ce que tu veux c’est recevoir, sans rien donner en échange. Une femme n’a pas de soutien à attendre de toi. À te voir, tu es un colosse, mais tu n’as jamais fait et tu ne feras jamais que passer d’une femme à l’autre. Et on va bien voir comment sera celle avec laquelle tu finiras !
    Robert observa :
    — Oh toi, tu sais toujours lire derrière les mots !
    Bien sûr, on pouvait penser que Lisa n’était pas le genre de femme à s’attacher Robert. Elle devrait certainement être différente, celle qui serait capable de mettre ce bœuf au travail pour elle, qui le laisserait participer pleinement à la fondation d’un foyer, qui commencerait par lui faire un gosse, et lui ferait honte à l’avance de simplement penser à s’en aller...
    Les enfants, Lisa ne voulait pas y penser. Elle n’osait pas se demander pourquoi elle n’en avait pas. Elle aurait bientôt trente ans. La limite pour en avoir.
    Le problème en fait était le suivant : la femme choisit le père de l’enfant. Elle n’est pas obligée d’en rendre compte en paroles, mais tout son être est occupé par cette pensée. On ne va pas faire un enfant à n’importe quelle canaille. Ce paresseux de Robert, de toute évidence, n’était pas l’homme qu’elle aurait voulu s’attacher pour la vie grâce à des enfants. Même si cette pensée lui était passée plus d’une fois par la tête.
    Elle avait examiné cet homme sous toutes les coutures et elle était arrivée à la conclusion que non, le moment n’était pas venu, cet homme n’avait guère les qualités qu’une femme cherche de toute la finesse de son septième sens.
    Voilà comment se présentaient les choses, pour son bonheur ou son malheur. Et ce départ montrait que le choix de Lisa avait été judicieux.
    Oui, il valait mieux éviter qu’on en vienne à parler des enfants afin d’échapper aux reproches, aux blessures, aux tourments réciproques.
    Il y avait encore un sujet qu’il était bon de ne pas aborder. L’argent. Au cours de ces deux années, Robert n’en avait donné à Lisa que très peu pour son ménage. Ce qu’il en faisait, jamais Lisa n’avait cherché à le savoir, sa fierté le lui interdisait. Aujourd’hui encore, elle se garderait d’investiguer. Elle n’était pas mesquine, elle n’allait pas se mettre à exiger le règlement des dettes !
    Elle retourna au point de départ :
    — Tu m’as promis d’énumérer mes manques et mes défauts. Cela pourrait m’être utile, à l’avenir je pourrais m’amender.
    Robert se tortillait.
    — Et c’est moi qui devrais t’en parler ?
    — Et qui d’autre ? Ces deux années auront bien servi à quelque chose, tu as eu un peu de temps pour m’étudier. Tu vois, toi, tu es devenu plus intelligent : au début, j’étais bien assez bonne, maintenant, je ne te conviens plus.
    — Je n’ai jamais dit que tu ne me convenais plus !
    Lisa renouvela son exigence :
    — Allez, crache le morceau !
    Robert prit son élan avant de commencer. Puis il observa une pause et s’obligea à revenir en arrière :
    — Avant tout, au lit tu es comme une souche. Parfois je pense que je ferais mieux de me branler...
    En soi, c’était là un reproche méchant, mais qui ne touchait aucunement Lisa. Elle le savait bien. Sans amour, où aller chercher cette flamme ! Elle avait bien en tête le dicton : il n’existe pas de femmes frigides, il n’y a que des hommes incapables. Elle n’entreprit pas de le rappeler à Robert, elle le lui avait assez souvent répété.
    — Alors pourquoi n’arrêtes-tu pas de m’embêter, puisque je ne te conviens pas ? lui demanda-t-elle avec une curiosité indifférente.
    — Et où veux-tu que j’aille ? De toute façon, tu ne me donnes jamais rien...
    Soudain, sa voix se remplit d’ardeur :
    — Maintenant c’est différent, je n’arrive même plus à donner tout ce qu’on me demande...
    Les hommes sont nés idiots et ils mourront idiots, trancha mentalement Lisa pour la je ne sais combientième fois.
    — Vas-y, continue. Qu’est-ce qui ne va pas encore ? — Ça ne suffit pas ? Qui donc supporterait longtemps d’être tout le temps rejeté ?
    Robert tergiversait. C’était effectivement le plus astucieux, car les reproches n’engendrent que des reproches. Mais Lisa était bête, elle n’en démordait pas.
    — Vas-y, parle, du reste aussi.
    — Écoute Lisa, pourquoi tu m’embêtes... ? Enfin, si tu veux... Moi aussi, je peux dire que tu n’arrêtes pas de me harceler. Je ne supporte pas. Et puis, comme on dit maintenant, je compte pour des prunes. J’ai quand même aussi quelques qualités. Chacun veut être pris en compte. Surtout dans la vie commune.
    Non, il ne mentait pas. C’était vrai, Lisa ne prenait absolument pas Robert en compte. Que faire quand ça ne vient pas spontanément ? Pour elle, Robert n’était pas digne d’être pris en compte. Après avoir réfléchi un moment, elle se justifia :
    — Bon, d’accord. Mais devant des tiers je ne t’ai jamais traîné dans la boue. Ce qui se disait entre nous était plutôt destiné à ton éducation.
    — Qui pourra jamais éduquer un adulte ! observa Robert.
    — Pourquoi pas, rétorqua Lisa, cinglante. Regarde comme je t’ai bien élevé, pour qu’une autre femme ne néglige pas de te ramasser comme une miette...
    Il s’étira :
    — Oui, il y en a qui savent m’apprécier.
    Ainsi révèle-t-on sa propre bêtise. Lisa ne renonça pas :
    — Eh bien, est-ce que tu as encore quelque chose à dire à mon sujet ?
    Robert hésitait :
    — Ça, c’est peut-être bête à dire. Regarde la différence qu’il y a entre nos poids. Mais c’est toi qui fais usage de la force contre moi. Je ne t’ai jamais frappée. Bien d’autre hommes t’auraient attachée par les pieds et par les mains, moi je ne t’ai pas touchée du bout des doigts. Malgré tout, tu dis que je suis un grossier personnage...
    Lisa n’avait pas souvenance d’avoir frappé Robert. Pas tout de suite. La colère aveugle n’était pas dans sa nature, pas plus que de voir rouge au point de ne plus se souvenir plus tard de ses actes.
    — Tu fais peut-être référence aux fois où je t’ai rejeté quand tu voulais me pousser de force sur le lit. Je ne faisais que répondre à la violence par la violence.
    — Moi je m’approchais avec amour. Tu m’as demandé si je t’ai aimée. Bien sûr, puisque je n’arrêtais pas d’avoir envie de toi...
    — L’amour et l’envie sont deux choses différentes, décréta Lisa.
    — Pas forcément. Quand on aime quelqu’un, on en a envie. Quand on n’a pas envie, il ne peut pas s’agir d’un véritable amour.
    C’était à Robert maintenant de faire le raisonneur. Il avait raison, et plutôt deux fois qu’une. Il ajouta :
    — Réfléchis au sentiment de vexation que peut éprouver un homme qui s’approche de toi avec la plus grande tendresse en vue d’un rapport intime, et qui reçoit pour toute réponse une gifle. Je n’en ai pas fait un plat, mais en réalité je les ai mises dans mon cœur en réserve. Elles se sont accumulées, accumulées, jusqu’au jour où la mesure a été comble ; j’ai cédé à la tentation, je suis sorti avec une fille qui n’avait jamais arrêté de me lancer des œillades. Et vois-tu, je ne regrette pas. Au début je pensais qu’une fille qui s’offre ne pouvait pas être une fille bien, eh bien, je me suis trompé. Il faut croire que je lui plaisais, puisqu’elle a pris les choses en main. J’ai bien fait d’y aller. C’est vraiment une fille chouette, et elle n’a pas fait de l’œil à d’autres, seulement à moi.
    La franchise de Robert aurait pu avoir quelque chose d’émouvant. Lisa lui souhaitait-elle dans sa vie ultérieure plutôt du bien ou du mal ? Ou bien éprouvait-elle aussi un goût amer, en voyant les yeux de ce gros bonhomme étinceler pendant qu’il parlait de sa nouvelle maîtresse ? Elle se força à dire :
    — Eh bien, si tu es tombé sur la bonne, tiens-la bien fort. Et évite de gâcher votre relation par ta paresse et par ta négligence. Si tant est que vous ayez encore du temps pour le reste, avec tout l’appétit que vous manifestez au lit...
    C’était à présent le tour de Robert de regarder longuement, et même avec une certaine stupéfaction, Lisa dans les yeux.
    — Dis-moi, Lisou, ça ne te fait donc absolument rien, que je parte ?
    Lisa réfléchit : allait-elle éclater de rire ? Mais cela aurait aussitôt senti le faux-semblant... Elle se força à rester sérieuse, voire solennelle. Pour une fois qu’on était parti sur le ton de la gentillesse et de l’honnêteté.
    — Bah ! On regrette toujours un peu les choses qui ont été et qui ne sont plus. Quand un objet disparaît, même un objet inutilisé au coin de la pièce, c’est bizarre pour les yeux. Ils s’habituent. Mais je ne dirai pas, comme peut-être bien des femmes qui se désoleraient, regarde, deux ans de ma vie de gaspillés, et à quoi faire... ? Est-ce qu’on a eu des jours meilleurs ? Moi j’ai oublié, mais il a certainement dû y en avoir au début, si j’ai voulu de toi. Cela m’a apporté en tout cas une certaine expérience. C’est peut-être pour cette raison que je t’ai tiré les vers du nez pour que tu me dises mes défauts, cela va me permettre dorénavant de me voir clairement et de m’évaluer...
    La fin de son discours retombait dans les ornières précédentes. Mais va donc essayer de tenir longtemps un discours noble et généreux !
    Robert avait écouté comme s’il n’en croyait pas vraiment ses oreilles. Il balbutia :
    — Je... je... Sans être capable d’aller plus loin.
    — Eh bien, qu’est-ce que tu attends pour t’en aller ? fit Lisa. Elle doit t’attendre.
    — Elle ne m’attend pas encore ce soir, intervint Robert précipitamment. Où veux-tu que j’aille en pleine nuit ?
    — Puisque ta décision est prise, pars tout de suite, lui renvoya Lisa, d’un ton résolu. Je vais encore te laver tes derniers bleus, tu pourras venir les chercher après demain, demain ils ne seront peut-être pas encore secs.
    Lisa fit le tour de la pièce du regard. Là était toute son existence. Une existence qui, avec le départ de Robert, ne changeait guère. Même la disparition d’un meuble aurait été plus marquante. Quelque chose de troublant resterait peut-être ancré en elle, mais en même temps elle allait certainement éprouver un sentiment de libération. Des choses pareilles ne se font pas en une nuit. Quand un couple se sépare, cela prend plus longtemps. Peut-être n’en parle-t-on pas, on veut même ne pas y penser, mais tous deux comprennent qu’un processus est en route. Cette lente maturation les prépare. Une séparation ne peut pas survenir de manière totalement inattendue pour l’un des partenaires. Quelque chose a bien dû marquer un changement dans leurs relations.
    Robert alluma la télé et se rassit sur le fauteuil.
    Lisa alla fermer l’appareil. L’image se rétrécit, ne fut plus qu’une bande, s’évanouit.
    Robert prit son élan et dit :
    — Nous avons couché deux ans dans le même lit, pourquoi cette dernière nuit ne serait-elle pas pareille aux autres ?
    Revoilà la logique masculine. Rien que le lit ! L’âme, ils n’en ont rien à faire.
    Si Lisa avait profondément aimé Robert, cette dernière nuit passée ensemble aurait été pour elle un supplice infernal. Comme elle était plutôt indifférente, elle aurait pu la supporter. Mais elle en faisait une question de principe : si tu dois t’en aller, va-t-en.
    À moins que Lisa ne fût pas entièrement indifférente — si elle s’en tenait à sa décision de manière aussi ferme, et insistait pour le chasser sur-le-champ ?
    Et ce Robert, assis là... Le mettre dehors manu militari serait encore plus humiliant pour le videur que pour le vidé.
    — Tu as peut-être peur de trouver quelqu’un d’autre auprès de ta belle, que tu n’oses pas y aller sans prévenir ? demanda Lisa, avec plus d’indifférence que d’irritation.
    Robert ne dit pas un mot. Il se leva lourdement, s’approcha de Lisa, et l’empoigna avec toute sa force virile. Il la souleva, resta un moment immobile, comme s’il se demandait où poser la jeune femme qui se débattait, et tomba avec elle sur le lit. Pesant sur elle de tout son corps, il l’empêchait de s’échapper en se tortillant.
    Cet homme l’avait violée bien des fois. Les premières fois elle avait eu peur : si elle se mettait à lui résister de toutes ses forces, est-ce qu’il n’irait pas jusqu’à la tuer ? Cela n’était peut-être pas dans sa nature, mais comment Lisa aurait-elle pu le savoir ? En un moment pareil un homme est aveuglé, et peut-être incapable de répondre de ses actes.
    Avant, Lisa était persuadée qu’il était impossible de violer une femme si elle ne se livrait pas elle-même, par peur ou pour toute autre raison. Mais avec Robert elle avait expérimenté quelque chose de très différent. Peut-être quand même ne s’était-elle pas battue au prix de sa vie, elle aurait sans doute eu suffisamment de forces pour se dégager, même pieds et poings liés.
    Où donc les hommes allaient-ils chercher toute cette force ? Lisa avait cru qu’une résistance vraiment sérieuse empêcherait l’homme d’avoir une érection. Certains peut-être, mais quand on a affaire à une brute... La seule chose qui marchait avec Robert, c’était la gifle. Si on parvenait à la lui appliquer au début, avant le viol, le pauvre petit se vexait et laissait tomber. C’était à cela qu’il faisait allusion quand il l’avait accusée de le frapper. Or c’était pour elle la seule arme sûre, elle était contrainte d’y faire appel si elle voulait éviter la suite.
    Finalement son corps se pliait, les portes s’ouvraient et il lui fallait subir, apathiquement, l’âme vide. C’est ainsi que cela se passait dans la plupart des cas, mais en même temps tout en elle s’y opposait, elle ne ravalait pas sa protestation — soit elle parvenait à ses fins, soit, si elle laissait passer le bon moment, il ne lui restait qu’à subir le viol. Après quoi elle se sentait intérieurement tellement souillée qu’elle ne voulait même pas se regarder en face dans le miroir. C’était le fait de savoir qui était terrible ; le corps, quant à lui, ne tardait pas à oublier la violence qui lui avait été faite.
    Lisa était une femme normale, elle avait ses moments, où elle avait plus ou moins envie qu’à d’autres, comme tout le monde. Des circonstances extérieures pouvaient intervenir. Par exemple la pleine lune non seulement la faisait rêver d’amour, mais lui en donnait carrément l’envie. Avec Robert pourtant, c’était toujours pareil : même si le corps vibrait et attendait, rien que la vue du vieux violeur lui coupait toute envie, et elle sortait son « non » habituel.
    C’était d’ailleurs la raison fondamentale pour laquelle le départ de Robert ne lui faisait pas la moindre peine. Peut-être à sa manière l’avait-elle aimé, peut-être même en restait-il quelques lambeaux — mais ces viols, non, elle ne voulait plus les vivre.
    Extérieurement Robert était grand, beau, robuste — il était agréable de se promener avec lui dans la foule, de sentir que les femmes seules en état de manque le couvaient d’un œil concupiscent et l’enviaient, elle, Lisa. Mais c’était tout. Il avait sans doute été gâté par son physique, qui lui permettait de se promener d’une femme à l’autre.
    « Son dernier viol », pensa Lisa, quand Robert, de ses gestes habituels, lui arracha ses vêtements, la mit nue, et la prit de force. Lisa, comme les fois précédentes, laissa l’engourdissement tomber sur elle, une résistance intérieure violente n’aurait fait que la fatiguer. Elle se contenta de penser que, pour ce dernier viol, elle lui garderait un chien de sa chienne...
    Impossible de comprendre ses motivations. Pourquoi violer Lisa, qui de toute son âme n’en voulait pas, et ne pas porter sa triste semence à sa nouvelle maîtresse, qui, paraît-il, était insatiable ? On dit que les femmes sont compliquées, que les hommes sont des êtres primitifs, mais va donc expliquer ce comportement. À moins qu’il ne fût convaincu que Lisa, en dépit de toutes ses protestations, en était follement heureuse, et qu’il eût voulu la remercier des années passées en commun en lui accordant une dernière fois cet instant de félicité ?
    Enfin, ce fut terminé. Robert était encore jeune, il ne lui avait pas fallu longtemps. Si Lisa avait fait un effort, elle aurait pu hâter la conclusion ; mais elle n’avait même pas essayé. Elle était restée immobile, comme chez le médecin qui engage un acte qui va faire mal. Chez le médecin, on subit, paraît-il, au nom de la santé. Et ici ? Au nom de quoi ? De la paix du foyer ?
    Elle repensa à l’histoire de ce renard qu’on écorchait et qui, plein d’espoir, se disait que cela n’allait pas tarder à s’achever. Elle n’ignorait pas qu’une fois l’éjaculation achevée il allait se calmer et tomber dans une torpeur hébétée ; elle savait qu’il ne résisterait pas si elle le mettait à la porte.
    Lisa se leva, rajusta rapidement ses vêtements et dit :
    — Et maintenant, dégage. Où, c’est ton affaire. Tu ne remettras plus les pieds ici. J’avais promis de te laver une dernière fois tes vêtements, mais je ne le ferai pas. Ceux qui sont par terre, dans le coin, tu les prendras. Les autres, qui sont au lavage, ils iront à la poubelle. Avec les eaux de lessive. Si tu les regrettes, tu les trouveras demain, au petit matin, derrière la maison, à côté des bennes. Je pousserai ma générosité jusqu’à ne pas les mettre dedans, ils seraient vite enterrés sous les autres ordures.
    Lisa dit ces choses très vite, d’un ton haineux. Robert se contentait de renifler, de manière relativement sereine. Il ferma les boutons de sa braguette, regarda autour de lui, pour voir s’il lui restait des affaires quelque part. Il mit dans un cartable usé ses pincettes, son rasoir électrique, quelques autres objets. Lisa ne prit pas la peine de suivre ses mouvements. Cela aurait quelque chose de gênant, donner l’impression de vérifier qu’il n’emportait rien des ses affaires à elle. Qu’il en prenne, si ça lui chante ! Lisa ne tient pas aux biens matériels. À présent, une fois son homme expédié, tout ce qu’il fallait, c’était mettre un point final.
    Robert bourra dans un grand sac à dos les frusques qui étaient dans le coin du vestibule, puis il se pencha sur la bassine à lessive, sortit celles qui étaient dedans, les tordit et les mit dans le sac avec les autres.
    Il s’arrêta sur le pas de la porte, fit glisser son regard sur la pièce, sur Lisa qui était comme un meuble dans la pièce, et dit :
    — Moi en tout cas je ne pars pas fâché contre toi. Ce qui a été a été.
    Regarde comme il est généreux — cette idée resta longtemps dans la tête de Lisa. Bien après que la porte se fut refermée sur lui.
    Elle finit par se secouer, par s’arracher à cette idée. Elle cherchait en son for intérieur ce sentiment de libération qu’elle avait tant désiré. Elle chercha un soutien dans les choses qui se trouvaient dans la pièce, tout particulièrement dans l’étagère d’angle, toujours de guingois.
    Pour l’instant, elle était encore trop fatiguée par ce départ.

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