III

 

   Lisa commença à se maquiller. Elle consacrait à cette opération un soin particulier et ne faisait appel qu’à la marque Chanel. Tous les produits de la gamme, elle en était convaincue, concordaient et ne risquaient pas d’exercer des effets pervers.
    C’était son devoir d’être belle. Belle, elle l’était toujours, mais aujourd’hui, c’était encore une de ces journées où elle devait resplendir, jouer son rôle au plus haut niveau. Elle n’avait pas le choix. Pour elle, pour les invités, pour Robert aussi, voire pour son pays. Un pays qu’elle représentait aujourd’hui à égalité avec Robert.
    D’une main expérimentée, elle couvrit son visage de crèmes et de couches de couleurs, avec une mesure et une précision parfaites : personne n’aurait jamais l’idée de prétendre que ce n’était pas sa peau à elle, sa vraie peau, superbe, impeccable, une peau de bébé...
    Dans la matinée, elle avait discuté du menu avec les cuisiniers, de la disposition des tables et des mets avec le personnel de service et de l’ordonnancement rituel de la soirée avec le secrétaire. Cela ne faisait pas partie des obligations de ce dernier, mais il participait volontiers à l’organisation des réceptions.
    Ils devaient en donner plusieurs fois par an, des ordinaires et des extraordinaires. Celle d’aujourd’hui était des plus ordinaires — mais pour Lisa jamais une réception ne pouvait, ne devait revêtir un caractère ordinaire. L’originalité de la soirée ne dépendait-elle pas d’elle ? De son aptitude à saisir les choses, voire à se renouveler... Elle-même se transformait, même les plus malveillants n’auraient pu dire qu’elle vieillissait : elle mûrissait, sa beauté se parachevait.
    Il y aurait certainement parmi les invités des gens intéressants : certains, qu’on connaissait, étaient intéressants parce qu’on on savait grosso modo à quoi s’attendre, sans jamais pourtant les deviner de A jusqu’à Z, car eux aussi évoluaient et essayaient de briller. Mais il y aurait aussi des gens nouveaux, pour alimenter la curiosité des vieilles connaissances.
    Lisa, dans le rôle d’amphitryon, portait la responsabilité de ces soirées, qui étaient bien sûr épuisantes. Malgré la compétence des aides dont elle disposait, l’énervement aboutissait immanquablement à une dépense d’énergie : est-ce que tout allait marcher de manière impeccable, est-ce que cette fois aussi il y aurait des nouveautés destinées à alimenter les conversations ? Les nouveaux détails, Lisa en faisait son affaire. Au début, le jeune secrétaire aussi avait fait des propositions ; plus tard cependant il avait constaté que Lisa était jalouse de cette intrusion dans son terrain de chasse et s’était retiré.
    Pour aujourd’hui, il y avait un nouveau plat dont Lisa avait lu la recette en français, dans un livre de cuisine. Elle l’avait traduite à son personnel et avait fait venir exprès deux ou trois épices méridionales. On n’avait pas mis trop de gens dans le secret afin de ne pas alimenter trop tôt les ragots. Il est vrai que de nos jours les nouveautés gastronomiques surprennent de moins en moins. Le goût a régressé, il n’y a plus de véritable intérêt, une vie trop pressée a fait oublier comment on apprécie les vraies saveurs... La mise à l’honneur d’un nouveau plat était avant tout une affaire entre Lisa et son cuisinier. Quand bien même l’expérience ne serait connue que de ses auteurs et qu’elle ne susciterait guère l’attention des convives, ils auraient fait leur devoir et auraient la conscience tranquille.
    Donc, de nos jours on n’épate plus avec la gastronomie, même si par politesse certaines dames chercheraient peut-être à connaître les responsables et la recette. Il fallait autre chose. Les danses n’étaient pas de règle, mais parfois on en jouait trois ou quatre. Pour la première danse, elle et Robert étaient en général seuls sur la piste. Il avait fallu pour l’occasion apprendre à marcher au vieil ours. N’était-il pas doué en toute matière ?
    La fois précédente, l’invité d’honneur était un compositeur arrivé de leur pays, qui avait joué une étude écrite en l’honneur de l’ambassade — ou plutôt de Lisa, il le lui avait murmuré à l’oreille lors d’une danse... Beaucoup trouvaient la musique classique ennuyeuse, mais le compositeur avait été applaudi très poliment.
    Pour surprendre ses invités Lisa avait prévu cette fois-ci un Chinois tout à fait remarquable. Elle l’avait rencontré dans une foire, où il s’exhibait. Non pas bien sûr dans une fête foraine, mais bien à la foire de l’Électronique, où l’homme présentait des jeux d’ombres avec des lanternes multicolores. Lisa ne voulait pas la même chose. Mais cela lui avait donné une idée. Quand, de toute son élégance et sa distinction, elle s’était approchée du petit Chinois — qui était peut-être après tout originaire d’un autre pays d’Asie du Sud-Est — celui-ci avait croisé les mains sur la poitrine et s’était incliné, d’un geste empreint de noblesse, d’une culture peut-être trois fois millénaire. Il ne parlait pas français, mais Lisa était parvenue à lui demander, dans son méchant anglais, s’il voulait bien présenter quelque chose de traditionnel devant une société choisie. Ils s’étaient mis d’accord : il s’était rendu chez elle dès le lendemain et lui avait montré dans les grandes lignes ce qu’il était en mesure de produire. Lisa en avait été satisfaite. Pour accroître l’effet de surprise, elle avait posé ses conditions : il entrerait dans la salle quand elle frapperait dans ses mains, et, sans un mot, il présenterait son numéro de feux d’artifice, un numéro court et précis ; puis il quitterait les lieux aussi soudainement qu’il était arrivé. Il recevrait ses émoluments après le spectacle, à l’entrée, de la main de l’huissier, que Lisa ne mettrait dans la confidence que le moment venu. Après, elle se garderait de faire la moindre référence au spectacle, ce qui interdirait aux autres tout commentaire. Aux curieux elle répondrait qu’elle avait frappé dans ses mains pour une tout autre raison et qu’elle avait été tout aussi surprise qu’eux. N’importe comment tous comprendraient qu’il s’agissait là de son innovation habituelle.
    Tel était son plan. Elle ne doutait pas de son effet. Mais même pareille broutille était un sujet supplémentaire d’anxiété.
    Il ne faut jamais introduire trop de nouveautés d’un coup. Les gens les acceptent volontiers à petites doses quand elles sont entourées de choses connues. Dans un groupe on trouve aussi bien des innovateurs que des conservateurs. Les uns comme les autres doivent sortir de la soirée également satisfaits. Pour beaucoup de gens il est important que les choses soient comme elles ont toujours été. C’est le critère de l’élégance. Lisa, qui ne l’ignorait pas, se montrait particulièrement critique et rigoureuse à l’égard des suggestions du jeune secrétaire, qu’elle ne laissait jamais passer.
    Une fois de plus, elle fit défiler devant ses yeux tout le déroulement qu’elle avait prévu, mais elle se contenta de le faire de manière relativement superficielle, afin de ne pas s’abandonner à toutes sortes de conjectures : qui viendrait, comment on la regarderait, quels compliments lui seraient murmurés...
    Puis, sans l’aide de personne, elle mit sa robe, commandée à Paris pour l’occasion. Une robe de chez Chanel, comme tout le reste — un modèle terriblement cher, mais unique au monde. Aux frais de Robert, non de l’État. Ils avaient bien un budget représentation, mais Lisa n’avait guère posé de questions. Cela aurait fait mauvais genre et elle ne se le permettait pas. Elle était suffisamment jolie femme pour ne pas parler d’argent.
    La maîtresse de maison ne devait pas être habillée de manière plus voyante que la plus modeste de ses invitées — c’était un bon vieux principe. Bien difficile à respecter à une époque où il se trouve toujours des bas-bleus pour introduire jusque dans les réceptions la négligence qui court les rues.
    À première vue, la robe de Lisa était très simple — conformément aux instructions qu’elle avait envoyées en même temps que ses mensurations — mais en fait de la plus haute élégance. Si dans leur for intérieur certaines dames prenaient mal la chose, on lui trouverait suffisamment d’excuses.
    Elle repensa à son problème permanent : était-elle véritablement une maîtresse de maison de plein droit ?
    Robert était un diplomate très doué, brillant, intelligent et travailleur, mais il y avait plusieurs circonstances qui ne lui permettaient pas de progresser dans sa carrière. Il était ambassadeur d’un petit État dans un autre petit État. Changer de patrie n’était bien sûr pas possible, mais quelqu’un comme Robert aurait pu être envoyé dans un pays des plus importants. Ou bien faire une carrière ministérielle. Ministre des Affaires étrangères, pourquoi pas ?
    Une de ces circonstances, c’était Lisa. Ils n’étaient pas officiellement mariés. La plupart des gens le croyaient, et cela suffisait. Ses plus proches collaborateurs et les hauts fonctionnaires du ministère savaient qu’ils étaient fiancés. Mais cela durait depuis près de dix ans. On ne reste pas fiancé aussi longtemps... Si elles avaient connu la vérité, ces dames de la diplomatie l’auraient impitoyablement traitée d’illégitime...
    Robert était environ de vingt ans son aîné. Il n’avait jamais été marié, de sorte que rien ne s’opposait à ce qu’il la conduisît devant l’autel. Pourtant, il l’avait pas fait. Il expliquait sa résistance de manière extrêmement simple : il aurait dans sa jeunesse fait serment de ne jamais se marier. D’une manière ou d’une autre, cela était lié à la mauvaise entente entre ses parents, ou à quelque autre motif. Il se gardait bien de toute allusion à ce sujet.
    Un bruit obscur était parvenu aux oreilles de Lisa, selon lequel le père de Robert avait tué sa mère, mais rien n’était venu l’étayer. Après de longues hésitations, Lisa s’était même résolue à charger un détective privé d’enquêter sur cette ancienne affaire, mais il n’avait rien découvert du tout. Les premières enquêtes et l’examen des jugements n’ayant rien donné, Lisa avait payé ses honoraires au juriste qu’elle avait sollicité et demandé la clôture de l’enquête. Elle s’était soudain sentie très gênée d’avoir entrepris ces recherches. En guise d’excuse, elle se disait que c’était « pour asseoir leurs relations, à Robert et à elle ». Ce qui, elle ne l’ignorait pas, était une bien piètre excuse.
    Donc, ils n’étaient pas officiellement mariés. Pareille chose n’est guère tolérée quand on est au service de l’État. Si Robert n’avait pas été aussi fort, ce seul élément aurait suffi à mettre fin à sa carrière de diplomate. Avant Lisa, il avait eu successivement deux compagnes, toutes deux très belles. Certes pas autant qu’elle. Leur élégance ou leur art d’organiser les réceptions, Lisa n’en avait jamais entendu le moindre écho. Elle n’avait d’ailleurs pas laissé le moindre écho parvenir jusqu’à elle. Une chose était sûre : toutes deux étaient à l’heure actuelle nettement plus âgées qu’elle. Dès lors, leur passé ne lui faisait guère ombrage.
    Donc Monsieur l’Ambassadeur avait des histoires louches avec les femmes et devait se contenter d’un petit État tout à fait marginal. Et puis il y avait une autre raison qui freinait sa promotion. Et là, il ne pourrait pas rejeter la faute sur quelqu’un d’autre...
    Naturellement, Lisa désirait devenir son épouse légitime. Ses précédentes compagnes l’avaient sans doute également souhaité ; aucune des trois cependant n’avait réussi à briser son serment. Lisa n’avait pas l’espoir d’aboutir. Mais elle n’avait pas pour autant abandonné le combat. Peut-être les autres femmes l’avaient-elles quitté pour cette raison ? Ou bien pour cette autre... ?
    En soi, Lisa n’aurait guère attribué au mariage une si grande signification, mais la compagne d’un ambassadeur ne pouvait se permettre une position sociale non définie. Du moins pas longtemps. Elle avait tenu près de dix ans.
    Elle en avait fini avec sa toilette. Elle s’exposa à la lumière de profil, étudia une fois de plus sur son visage chacune des rides qui, hélas, commençaient traîtreusement, suivant la loi de la nature, à émerger. D’excellents produits cosmétiques français contribueraient à les dissimuler et à rehausser la perfection de son visage.
    Il ne restait qu’un peu plus d’une demi-heure avant le début de la réception. Lisa traversa le salon. L’orchestre, composé de trois hommes, était en place. Ils connaissaient leur travail, ils devaient intervenir à un moment précis. Elle les salua, sans se mettre à leur expliquer ce qui allait de soi.
    Le buffet avait été dressé d’un côté de la salle. Sur la table, les nappes et la décoration avaient été disposées correctement. Les serveurs connaissaient leur métier, il était rare que Lisa dût demander de changer quelque chose. La table des boissons était également impeccable.
    Dans l’antichambre tout le nécessaire était en place. Peu de gens en cette saison portaient des manteaux, il y aurait assez de portemanteaux. L’hiver, cela posait bien des problèmes, les vêtements traînaient jusque sur les rebords de fenêtres et sur les chaises de l’antichambre. Cette antichambre, elle et Robert devraient y passer un long et fastidieux moment, celui de l’accueil des invités.
    Il y a une coutume selon laquelle une réception est annoncée de telle heure à telle heure, et chacun se présente quand cela lui convient. Lourde charge pour les amphitryons, qui en pareil cas ne peuvent guère quitter le vestibule de la soirée ! Certains invités ne venaient que pour la toute dernière heure, alors que la majorité était déjà partie. On accueillait les uns en prenant congé des autres, on serrait la main à tout le monde — le corps diplomatique n’avait vraiment rien de plus sérieux à faire !
    La liberté, c’est très bien, chacun fait ce qu’il veut, mais Lisa avait insisté auprès de Robert pour qu’il indiquât une heure relativement précise, de manière à pouvoir à un certain moment en finir avec l’accueil et passer effectivement quelque temps avec les invités ; non pas pour pouvoir toucher aux mets ou à la boisson, mais c’est qu’elle avait habitué ses hôtes à ce qu’il y eût dans le programme une ou deux danses et une petite surprise. Un va-et-vient perpétuel n’aurait pas offert de moment adéquat.
    Une réception ordinaire et un bal — c’étaient bien sûr deux choses différentes, que Lisa avait un tantinet mélangées. Il fallait bien un peu d’originalité ! Est-ce que cela ferait plaisir aux invités si tout était toujours fastidieusement précis ? Peut-être dans les corps diplomatiques des grands États le respect des conventions établies s’imposait-il davantage ; mais les diplomates d’un petit pays, sortis tout droit de leur brousse, pouvaient se permettre de faire comme bon leur semblait. Lisa ne connaissait pas un seul ambassadeur qui eût une femme aussi belle que Robert. Et pour ce qui est de la prestance, monsieur l’ambassadeur ne laissait guère à désirer...
    Elle frappa à la porte du cabinet de Robert et entra. Il était assis à son bureau, l’air renfrogné, et nageait dans ses papiers. C’était bien le moment ! À moins qu’il n’eût en vue, lors de la réception, quelques entretiens confidentiels pour lesquels il devait se préparer ?
    — J’espère que tu es prêt pour la réception, Robert, dit-elle.
    — Ah, c’est toi, Lisbeth ! fit Robert, en se retournant.
    Elle avait pris une pose qui mettait en valeur sa toilette et son allure. Robert n’était pas de ces hommes bornés qui ne remarquent jamais comment une femme est habillée. Sinon que, dans son cas, on ne savait jamais — cela pouvait également jouer en sens inverse. Aujourd’hui aussi, il fronça imperceptiblement les sourcils — Lisa connaissait bien chacun de ses changements d’expression — et dit :
    — Toi, en tout cas, on dirait que tu es prête...
    Robert ne supportait pas les réceptions. Bien sûr, il était homme, et trop intelligent pour se laisser enflammer par les simagrées mondaines. Mais il connaissait son devoir ; et il accomplissait, comme tous les autres, ce que ses fonctions diplomatiques lui prescrivaient.
    Pour Lisa, rien dans la vie ne comptait plus que ces réceptions, et cela, même le plus abruti des hommes devait le comprendre. En tout cas il n’y avait pas entre elle et Robert de désaccord sur la nécessité des réceptions et sur le fait qu’elle était une hôtesse accomplie. Les mésententes étaient ailleurs — mais elles ne manquaient pas de captiver Lisa et faisaient de chaque réception un moment chargé d’excitation.
    Lisa aurait aimé donner à son seigneur et maître un baiser dans le cou, mais elle avait peur d’abîmer son maquillage. Elle dit :
    — Montre voir, chéri, que je te regarde. Et faisons en quelques mots le point de ce qui reste à faire. Nous n’avons en tout et pour tout qu’un quart d’heure !
    Heureusement, personne n’arrivait jamais avant l’heure. Quitte à tuer le temps en faisant un tour dans le quartier. Mais en dépit de l’indication précise de l’heure, les invités pourraient continuer à arriver pendant une bonne heure, disons au moins dans une plage de trois quarts d’heure. Bien sûr, les plus consciencieux arriveraient dans le courant du premier quart d’heure.
    Robert, derrière son bureau, se leva.
    — Eh bien, regarde-moi. Regarde, j’ai même un mouchoir propre.
    Qu’il parlât ainsi, c’était bon signe. S’il était exaspéré trop tôt à l’approche de la réception, il ne tiendrait peut-être pas jusqu’au bout...
    — Allons maintenant voir les salons, tu jetteras un coup d’œil, proposa Lisa, tout en sachant qu’il n’irait jamais faire cette inspection. Il rétorqua en effet :
    — Puisque tu as regardé, je n’ai plus rien à y faire.
    Même un grognement appréciatif — Lisa devait le constater — est quelque chose qu’une femme a plaisir à entendre.
    Ils passèrent dans l’antichambre. Lisa dit :
    — Tu vois, tu vas te tenir ici et moi à côté de toi. Comme d’habitude.
    Robert fit semblant de se demander s’il fallait vraiment parler de choses pareilles. Même les amphitryons ne restent jamais vraiment au même endroit, bien que la configuration de la pièce leur impose l’endroit le plus approprié.
    — Merci de la leçon ! fit-il.
    — Tu peux bien, dans ta magnanimité, m’accorder ce plaisir, lui demanda Lisa.
    — Je te trouve, comment dire... excitée, observa soudain Robert.
    « Trop tôt ! », se dit Lisa.
    — Excitée ?... Non, je suis inquiète, je me demande si tout va se passer comme il faut...
    Robert essaya de lancer une plaisanterie diplomatique.
    — Cela s’est toujours passé... d’une façon ou d’une autre.
    Plaisanterie — ou insinuation vraiment très méchante ? En tout cas, Lisa ne voulait pas se faire prématurément du souci : elle avait une belle fête en perspective, elle tenait absolument à la savourer. À y goûter son succès. À se faire plaisir, et à faire plaisir aux autres, qui prenaient du plaisir grâce à elle.
    — C’est que je suis responsable, lâcha Lisa.
    Robert ne devait tout de même pas être encore de si mauvaise humeur, car il répliqua :
    — Ah bon. Je croyais que c’était une réception de l’Ambassadeur...
    Lisa essaya de plaisanter :
    — Oui, bien sûr, toi aussi tu es indispensable dans l’affaire...
    Elle était effectivement d’humeur folâtre. Pourquoi aurait-elle dû essayer de le cacher ?
    — À chacun sa croix, marmonna Robert.
    Mais peut-être l’imagination de Lisa lui jouait-elle des tours...
    La pendule de l’antichambre sonna l’heure.
    Le couple prit place. Les premiers visiteurs étaient ponctuels. Parmi eux, un vieux monsieur italien qui ne manquait jamais de faire des compliments à Lisa. Cette fois-ci également, à peine arrivé sur le pas de la porte, il s’écria :
    — Lisa, vous êtes renversante !
    Intérieurement, Lisa fut aussitôt embrasée. Comme toujours. Et comme toujours, elle ne le montra pas. Elle salua le charmant monsieur avec la plus grande amabilité, exactement comme tous les autres.
    C’est que Robert était terriblement jaloux. On le soupçonnait — même si avec son intelligence et sa fierté il parvenait à le cacher — et les plus jeunes glissaient leurs compliments en évitant de se faire entendre. Mais cet Italien était un vieil ami, et Robert était habitué à ses exclamations admiratives. Peut-être se disait-il : « Bah, il exagère, c’est le tempérament méridional... » Alors que Lisa pensait : « Le tempérament méridional engage à la franchise, il conduit à dire la vérité. »
    Les invités défilaient. Ils furent si nombreux dans la première vingtaine de minutes qu’il s’avéra impossible de repérer qui avait répondu à l’invitation et qui n’était pas venu. Lisa arborait un sourire charmeur ; elle était l’objet des regards admiratifs des hommes. Sinon de tous, au moins d’un sur deux. Une bonne moitié redoutait les épouses et ne se hasardait guère à poser sa pensée sur la beauté de Lisa.
    Un jour, un diplomate d’un grand pays s’était écrié :
    — C’est un miracle que dans un si petit pays se trouve pareille beauté !
    Lisa n’avait pas oublié cette phrase. Elle se disait qu’avec sa beauté, sa robe de chez Chanel et ses parfums, son excellent français et ses manières impeccables, elle était utile à son pays. Peut-être Robert lui devait-il même quelques accords avantageux. Sans doute en diplomatie les intérêts de l’État sont-ils au tout premier plan et la simulation est-elle de rigueur, mais parmi les diplomates il se trouvait aussi des « gentlemen », qui, ayant un jour admiré le charme de Lisa, n’étaient plus capables d’infliger à Robert le moindre désagrément.
    Lorsque les retardataires commencèrent à arriver, comme au compte-gouttes, Lisa commença à sentir quelque peu la fatigue des serrements de main et des sourires. Elle regarda du coin de l’œil son compagnon, fier et majestueux. À tout seigneur tout honneur. Indiscutablement Robert recevait bien. Si les sourires de Lisa étaient peut-être trop identiquement aimables et princiers pour tous, ceux de l’ambassadeur variaient suivant le destinataire, l’état des rapports diplomatiques, l’ancienneté des relations, les affaires à l’ordre du jour. Il ne souriait pas beaucoup, mais son arsenal de sourires était varié : d’une arrogance suprême — que lors des réceptions il se gardait d’arborer — jusqu’à une cordialité rayonnante. Même en matière de sourire un diplomate de haute volée se devait d’être souple, rapide et de ne pas oublier les affaires en cours.
    Lisa jeta un regard sur la pendule. Plus d’une demi-heure était écoulée. Tous n’étaient pas arrivés, mais il fallait commencer. Les retardataires ne lui en voudraient pas.
    Les présents, debout dans la salle, s’étaient regroupés et devisaient. C’était la raison principale de leur présence. C’était l’occasion de se rencontrer dans des circonstances décontractées, de pouvoir parler sans être obligé de peser le moindre mot. Avec leur prudence innée, les diplomates se garderaient sans doute de laisser échapper un mot de trop. Mais les conversations révélaient les personnalités et chacun montrait ses intérêts, ses domaines de prédilection et dans une certaine mesure aussi son caractère. En cela les femmes jouaient un rôle essentiel, car elles servaient de révélateur des potentialités de ces messieurs.
    Autant Lisa était la cible des regards admiratifs des hommes, autant elle attirait de la part des femmes des regards critiques. Des regards dissimulés derrière des sourires et des compliments, mais son instinct en cette matière ne la trompait pas. Certaines, qui la connaissaient depuis longtemps, arrivaient à deviner l’origine de sa robe et, tout en la félicitant de son élégance, trouvaient le moyen de glisser quelque mot réprobateur. Et on n’oubliait pas qu’elle était seulement la compagne de Robert et non pas son épouse. Bien des matrones difformes étaient dès lors incitées à faire grand bruit de leur mariage religieux — chose ancienne et peut-être silencieusement déplorée par leurs maris — et se gavaient de la supériorité que cette circonstance leur conférait face à la situation illégitime de Lisa.
    Lisa était habituée à tout cela, et elle se répétait qu’elle avait besoin, comme stimulant vital, autant de la jalousie des femmes que de l’admiration des hommes. Et puis elle n’avait quand même pas que des ennemies.
    — Tu devrais peut-être commencer..., glissa Lisa à l’oreille de Robert.
    Les paroles d’ouverture, où l’on rappelait l’occasion de la rencontre et où l’on souhaitait aux invités toutes sortes de bonnes choses devaient bien sûr être prononcées par l’amphytrion. À cet instant de la réception, Robert comptait plus que Lisa.
    De plus, elle ne pouvait quitter l’antichambre, où elle serait seule à accueillir, saluer et introduire dans la salle les éventuels arrivants. Elle n’écouta donc le discours de Robert que d’une oreille distraite.
    Il parlait toujours sans papier, de manière brève, concise.
    Un jeune diplomate de l’ambassade de Belgique, qui ne cessait de dévorer Lisa des yeux, profita de l’instant pour lui glisser :
    — Lisbeth, vous êtes toujours plus belle, plus parfaite. Si je ne vous aimais pas tout le temps, à chaque fois que je vous vois je retomberais amoureux de vous.
    — J’ai peur que vous vous donniez bien du mal pour rien, rétorqua la jeune femme avec son sourir le plus charmeur.
    — Je ne perds pas espoir, répondit le jeune homme, qui se hâta de regagner le salon pour écouter le discours de Robert.
    Qu’avait-il donc à espérer ? Est-ce que Lisa, admirée de tous, devrait s’abandonner à une aventure avec un quelconque fonctionnaire de l’ambassade de Belgique ? Alors qu’elle avait pour compagnon un séduisant ambassadeur ? Non, jamais, pas même pour se venger ! Qu’avaient-ils en tête, les hommes, quand ils disaient des choses pareilles ? Leur assurance — en fait leur bêtise — était sans bornes... Mais Lisa ne s’arrêta pas sur ces pensées désobligeantes, car elle se sentait en réalité flattée de toute manifestation d’attention. Les hommes proféraient bien sûr la plupart du temps des phrases creuses ; mais parfois des paroles ainsi lancées pouvaient, lors d’une rencontre ultérieure, déboucher sur une relation durable, voire sur une union...
    En savourant les déclarations qui lui étaient adressées Lisa n’avait guère cet espoir en tête : ces compliments servaient tout simplement à conforter sa confiance en soi et son amour pour Robert. Elle n’était pas bête au point de laisser le pétillement vaporeux des flatteries réduire à ses yeux les mérites de Robert ! Sans vouloir se l’avouer, elle n’ignorait pas que toute beauté est éphémère et que le temps d’une femme ne l’est pas moins. Il était donc raisonnable, comme pour tout dans la vie, d’en tirer le profit maximum. Mais le mérite de Robert n’en était que rehaussé : n’avait-il pas su se choisir pareille compagne et la garder à ses côtés... ?
    Lisa ne put continuer sur cette lancée : le cours de ses méditations, qui partaient dans tous les sens, fut interrompu par l’arrivée des Français, avec qui elle avait le plaisir de pouvoir mettre en valeur son excellente maîtrise de la langue. Elle parlait sensiblement mieux que Robert, c’était peut-être l’un des rares domaines dans lesquels elle lui était supérieure. Comme en matière de relations humaines, du moins au niveau le plus superficiel : astucieuse, elle était même capable — parfois exprès — d’aplanir les maladresses de Robert.
    Après le discours de bienvenue de l’ambassadeur, on servit une nouvelle tournée de champagne et le dîner put commencer. Robert s’approcha de Lisa et la regarda d’un air interrogatif. Les trois quarts d’heure étaient passés. Les nouveaux arrivants les rejoindraient dans les salons.
    Ils se séparèrent alors afin d’aller rejoindre les groupes qui conversaient, d’échanger quelques phrases de politesse ou de régler telle ou telle affaire qui exigeait ce type d’atmosphère. Lisa n’était pas moins concernée que son compagnon. En tant que maîtresse de maison, elle avait pour tâche d’être aimable avec tout le monde, de présenter entre eux les invités qui ne se connaissaient pas et de veiller à ce que personne ne se sentît mal à l’aise ou ne s’ennuyât contre son gré. Il se trouvait toujours en effet des gens pour s’ennuyer exprès, mais il suffisait d’un sourire ou d’un signe de tête pour les faire sortir de cet état à moitié simulé.
    Lisa n’ignorait pas que Robert en général ne la quittait jamais des yeux, même quand il semblait absorbé par une conversation. Mais s’il avait à régler des affaires qui le concernaient, et si, malgré sa sérénité apparente, il était véritablement tendu ou concentré, il ne parvenait pas à la garder sous contrôle. Elle n’identifiait pas toujours ses états d’âme ; souvent elle découvrait plus tard qu’il avait suivi chacun de ses pas alors même qu’elle le croyait enfoncé jusqu’au cou dans ses affaires d’État ou dans ses petites combines masculines...
    Sans doute parfois bluffait-il. Il connaissait suffisamment Lisa et ses coquetteries, il n’ignorait pas combien elle appréciait des petits flirts délicats. Son instinct masculin lui permettait donc de lui opposer telle ou telle chose qu’en réalité il n’avait pas forcément remarquée. Mais il lui arrivait aussi parfois de commettre des erreurs ridicules, et Lisa pouvait malgré tout se sentir relativement libre.
    D’ailleurs elle n’essayait guère de trop dissimuler à Robert ses brefs entretiens avec son cercle d’admirateurs. C’était son jeu à elle. Elle estimait que, même si lui ne le supportait pas, cela la mettait quand même en valeur. C’était là l’un des sens du jeu mondain : donner aux hommes, qui tombent plus facilement que les femmes dans la routine quotidienne, l’occasion de revoir leurs épouses sous les yeux d’autres hommes et leur permettre ainsi de redécouvrir tous leurs attraits... Lisa agissait sans préméditation, elle vivait l’instant présent, jouissant pleinement de son succès. Contrairement aux autres jours, elle existait...
    Ce soir-là, il y avait parmi les invités un nouveau venu, un grand et puissant Écossais. Il attirait l’attention par l’indifférence qu’il affectait vis-à-vis des femmes, qu’il faisant semblant de ne pas remarquer. À l’entrée, il avait tout naturellement salué ses amphitryons, s’était présenté et les avait regardés, comme le voulaient les convenances, droit dans les yeux ; mais ce regard était dépourvu d’étonnement, et n’avait rien exprimé de particulier, contrairement à ce à quoi Lisa, enfant gâtée, avait été accoutumée. Les regards, elle se les mettait en réserve pour ses vieux jours, pour quand plus personne ne la regarderait, se disait-elle non sans ironie.
    Elle n’était pas née de la dernière pluie : l’indifférence de l’Écossais ne l’avait pas excitée au point qu’elle se précipitât aussitôt dans une attaque en règle pour se faire remarquer. L’étude des raisons profondes de son comportement aurait pourtant sans doute été fort excitante... !
    L’Écossais conversait tout bas au milieu d’un groupe d’hommes et ne donnait pas l’impression d’être particulièrement passionné par la conversation. Peut-être était-il par nature imperméable à toute passion. Lisa passa plusieurs fois à côté de ce groupe comme si elle ne l’avait point remarqué. Elle rejoignit les autres cercles qui devisaient dans les environs pour quelques brefs échanges de répliques, évitant la moindre provocation. Son objectif n’était pas que les interlocuteurs de l’Écossais attirent d’une façon ou d’une autre son attention sur elle : il devait la remarquer de lui-même ! Car c’était un homme, un vrai, son physique ne pouvait pas tromper.
    Même si elle avait souhaité monter à l’assaut, elle n’aurait pu le faire, car dans son cercle à lui il n’y avait pas de femmes. Qu’une maîtresse de maison honore de sa présence un groupe de messieurs, c’est de nos jours quelque chose qui va de soi — mais Lisa aimait à s’en tenir aux bonnes manières d’antan. Et même s’il n’y avait jamais eu semblable coutume dans les salons des temps jadis, c’était une règle qu’elle s’était forgée pour son usage personnel.
    Rivales, les femmes se détestaient cordialement — même si l’on affirmait aussi le contraire, à savoir qu’une amitié entre femmes pouvait être franche et durable et ne pas servir seulement à combler le vide laissé par un homme. Cette présomption d’inimitié n’était peut-être qu’une affaire intime de Lisa, laquelle était en réalité aussi jalouse de Robert que lui d’elle — même s’il lui donnait sans doute moins de raisons. En tout cas, dans l’atmosphère d’une réception, les dames et leurs entourages constituaient pour Lisa un pont qui lui permettait d’entrer en contact avec les hommes. Simple constatation, car on ne pouvait pas dire qu’elle utilisât vraiment ce pont ou quêtât des occasions d’entrer en contact. Choyée comme elle l’était, c’étaient plutôt les hommes qui cherchaient le moment de lui formuler leurs compliments !
    Ce qu’elle en faisait, c’était son plaisir particulier : certains collectionnent des timbres, d’autres des meubles anciens, d’autres encore des relations sexuelles — Lisa se contentait de collectionner les compliments. Par intermittence, avec d’assez longs intervalles, elle tenait un journal, qu’elle cachait scrupuleusement à Robert ; ce dernier en effet, en dépit de toutes ses qualités de gentleman, n’aurait pu passer outre sa jalousie et n’aurait pas manqué de lire les secrets confiés à la plume. Dans ce journal elle avait noté bon nombre des compliments qui lui avaient été adressés, mais pas tous et de loin, ce qui révélait soit qu’elle n’était pas une collectionneuse des plus minutieuses, soit qu’elle n’y tenait pas tant que ça, surtout quand il y avait quelque chose de trivial ou de vulgaire dans la phrase ou dans son auteur...
    Manifestement, tous les convives étaient rassasiés. Seuls quelques isolés gardaient encore leur assiette. Les hommes, comme il convenait, avaient pour la plupart des verres à la main. Les serveurs tournaient et remplissaient les verres de ceux qui le souhaitaient.
    Le nouveau plat de Lisa avait été remarqué par une dame, plutôt enveloppée, qui avait tourné un compliment ; mais personne n’avait demandé la recette, comme cela arrivait de temps en temps, ne serait-ce qu’en souvenir des bons vieux temps. C’était donc cette unique remarque et l’abondance de la consommation — ce plat était celui dont on s’était le plus servi — qui prouvaient le succès remporté par l’idée de Lisa et la réalisation de son cuisinier.
    D’après l’ordonnancement mixte prévu par Lisa — qui alliait le principe d’une réception ordinaire et la formule minimum d’un bal d’ambassade — devaient à présent se succéder deux danses, puis le Chinois, puis encore deux ou trois danses ; après quoi les conversations se poursuivraient, sur les thèmes déjà lancés mais également sur d’autres, si certains avaient pris trop longtemps leur élan ; enfin commenceraient les départs, qui s’étaleraient en général plus que les arrivées. Mais là, Lisa et Robert n’étaient pas obligés de se tenir dans l’antichambre ; les premiers partants n’avaient même pas besoin d’être raccompagnés à la porte, ils venaient chuchoter leurs mots de congé dans le salon ou dans la salle à manger.
    C’était le déroulement habituel des choses. De la tête, Lisa fit signe à l’orchestre qui se tenait discrètement dans un coin du salon. Lors de la première danse, personne ne dansait, ce qui n’avait rien d’étonnant. Cela n’arrivait d’ailleurs pas que dans les pays du Nord, où les démarrages sont toujours plus lents : c’était aussi trop souvent le cas dans les soirées des contrées méridionales les plus extraverties...
    Lisa fit signe des yeux à Robert et ils se livrèrent à leur exhibition de solistes. Pour le pauvre Robert c’était peut-être la partie la plus pénible de la soirée. Mais il s’en sortit de manière exemplaire — comme de tout ce qu’il entreprenait en matière de diplomatie — et ils furent, comme toujours, applaudis. Certaines dames, bêtes et zélées, eurent même un murmure d’approbation ou d’hypocrisie :
    — Quel couple !
    La danse suivante fut dansée par beaucoup de couples, mais personne encore ne s’était enhardi au point d’inviter des partenaires inhabituelles. Les messieurs seuls buvaient des cocktails ou regardaient autour d’eux avec un visage ennuyé. Oui, c’est sûr, la danse était le cadet de leurs soucis. Ce divertissement en était un avant tout pour les femmes, auxquelles les hommes se contentaient de venir en aide.
    Puis Lisa frappa dans ses mains et les conversations s’interrompirent. Elle fit comme si elle avait quelque chose à annoncer aux présents ; puis elle tourna un regard étonné vers la porte, par où était entré un Chinois de petite taille, dont l’apparition prenait manifestement au dépourvu la maîtresse de maison.
    Comme convenu, renonçant à la scrupulosité orientale, le Chinois exécuta son programme à un rythme acceptable pour des Européens ; il y avait des feux d’artifice de toutes les couleurs, et le numéro s’acheva par une détonation. Puis il disparut — sans faire de révérence — de manière tout à fait inattendue, et les convives restèrent plusieurs moments silencieux ; quelques applaudissements isolés s’ensuivirent, destinés manifestement plus à Lisa qu’à l’artiste qui n’était plus là. L’effet était incontestable. Sans permettre à l’assistance de reprendre ses esprits elle fit signe aux musiciens de l’orchestre, qui enchaînèrent aussitôt.
    Comme on pouvait s’y attendre, l’exhibition du Chinois avait brisé la glace. Les hommes se mirent à regarder alentour, certains l’air enjoué, d’autres hésitants — pour se trouver une partenaire. Plusieurs se dirigèrent vers Lisa ; le premier qui parvint à demander d’un signe de tête l’autorisation de Robert ne fut autre que ce balourd d’ambassadeur polonais.
    Il était de bon ton que la maîtresse de maison dansât, et Robert n’avait sur ce point rien à dire. Il était seulement dommage qu’il y eût si peu de danses. Seuls quelques-uns, parmi ceux qui le désiraient, purent approcher Lisa. Mais cela aussi était voulu, pour que personne ne fût comblé. Ce bal n’en était en vérité pas un. C’était comme ces tables d’aristocrates où les repas s’interrompaient juste au moment où l’appétit était le plus émoustillé... Ces messieurs n’auraient qu’à attendre le prochain bal, ici ou dans d’autres ambassades, et à se montrer plus entreprenants, s’ils voulaient respirer l’arôme de Lisa et éprouver l’émoi de sa proximité !
    Au bout de la cinquième danse, les musiciens remballèrent leurs instruments et disparurent. Un vieux monsieur se permit de protester : pourquoi si peu, disait-il, lui ne pouvait plus rivaliser en rapidité avec la jeunesse ! Lisa lui adressa son sourire le plus envoûtant.
    Dans les petits cercles, des conversations reprirent. Bientôt les tout premiers partants s’approchèrent de Lisa et de Robert, mais la jeune femme n’avait pas l’intention de leur consacrer trop d’attention. Elle s’abstint même de prononcer la phrase de politesse habituelle : « Si tôt ? » Chacun était libre de faire ce qu’il voulait.
    Pendant les danses, l’Écossais — Lisa l’avait remarqué — était resté planté là où il était ; il n’en avait pas moins lancé un ou deux regards peu éloquents en sa direction. Grande dame, elle ne pouvait pas, cela va sans dire, le fixer trop ostensiblement et il y avait eu peut-être d’autres regards clandestins. Mais tout cela ne lui donnait aucune raison de triompher.
    Dans la dernière partie de la soirée Lisa put se permettre une attaque frontale. Heureusement, une dame était venue rejoindre le groupe de l’Écossais. Après avoir décrit plusieurs circonvolutions auprès d’autres groupes, Lisa s’approcha et adressa à la dame quelques paroles insignifiantes tirées de son répertoire de lieux communs. Soudain elle regarda l’Écossais en face. Comme il était désagréablement grand, elle dut lever les yeux ; il fut obligé de dire quelque chose. Dans ces locaux fermés, il ne pouvait pas rétorquer : « Beau temps, n’est-ce pas ? » Il devait trouver quelque chose de mieux. Il prononça cependant, sur un ton relativement neutre :
    — Je suis nouveau dans les cercles diplomatiques. J’ai apprécié votre bal.
    Lisa, coquette, laissa fuser un petit rire.
    — Merci ! Et pourquoi donc ?
    — Court, allant droit au but, répondit-il, très virilement. Lisa éclata d’un rire pour le coup sincère, et d’autres l’imitèrent.
    Ces paroles avaient révélé le caractère de l’invité, ainsi que son sens de l’humour, peut-être spécifiquement écossais ?
    — Est-ce que la prochaine fois, pour vous faire plaisir, nous devrons prévoir encore plus court ? demanda Lisa. La question n’était pas dépourvue d’une bonne dose de diplomatie féminine — ce n’était pas pour rien que Lisa avait évolué dix ans dans ces milieux. Une allusion au fait que ce n’était pas leur dernière rencontre...
    L’Écossais eut un demi-sourire :
    — Non, certainement pas à cause de moi ! Bien au contraire. Je pourrais peut-être apprendre à l’apprécier plus longtemps...
    Son français était bon, mais moins que celui de Lisa.
    — Encore une fois, je vous remercie ! fit Lisa, accompagnant ses mots d’un signe de tête et d’un regard, qui, un quart de seconde, eut un éclair un tantinet provocateur. Elle redressa la tête et s’en alla rejoindre le cercle voisin, où elle prononça de nouveau quelques paroles banales ; elle les dit suffisamment fort pour se faire entendre de l’Écossais, au cas où celui-ci tendrait l’oreille.
    Elle estimait être bonne tacticienne. Pour une première fois, c’était apparemment la bonne dose. Dans les heures ou — pour être plus ambitieuse — dans les jours qui suivraient, ce mâle Écossais serait amené à repenser plus d’une fois à elle...
    Pourquoi en éprouvait-elle le besoin ? Même en confession avec le prêtre le plus bienveillant, elle aurait été incapable de l’expliquer. N’était-elle pas venue au monde pour que le plus grand nombre d’hommes la remarquent et succombent à son charme ?
    La fête touchait à sa fin. Les partants étaient de plus en plus nombreux. Restaient d’habitude en dernier ceux qui avaient leurs verres à la main et qui ne protestaient pas quand on les leur remplissait. Comme les partants étaient nombreux, Lisa et Robert se retrouvèrent dans le vestibule, en train de serrer des mains et de remercier les invités de leur visite.
    L’Écossais prit congé brièvement. Lisa surprit pourtant dans son comportement un changement. Lequel ? elle aurait été bien en peine de le formuler. Et elle perçut aussi autre chose : que son mari, sensible comme il l’était, les suivait des yeux de manière plus tendue que habitude. Sa crispation n’était pas apparente, mais les sens de Lisa ne la trompaient pas. Oui, elle en était sûre, et cela même si de nombreux autres messieurs lui avaient manifesté leur admiration de manière bien plus explicite, en regards ou en paroles. L’alcool les avait libérés et dynamisés ; et comme la jeune femme ressentait la fatigue de la fête, son excitation intérieure était moindre qu’en début de soirée, quand elle était toute expectative...
    La réception de l’ambassade était terminée. Lisa ne se soucia pas de vérifier les locaux, les domestiques restèrent pour faire le ménage.
    Elle se retira dans ses appartements. Robert avait déjà disparu. Lisa savait que l’essentiel de la soirée était à venir. Tout habituée qu’elle était, elle ne pouvait retenir un tremblement intérieur.
    Il lui était bien égal de savoir ce que Robert inventerait cette fois-là, sur quoi elle devait se préparer à rendre des comptes. Cela ne changeait rien du tout.
    Elle se dépêcha d’aller dans sa chambre à coucher, où elle retira sa nouvelle robe, qu’elle voulait encore pouvoir exhiber dans quelques autres compagnies, et revêtit le négligé qui plaisait le plus à Robert. Ces choses-là, les hommes ne les disent pas, mais certains grognements sont sans équivoque...
    Il entra dans la chambre sans frapper. Cela montrait bien son état d’esprit. Lui aussi avait revêtu une robe de chambre, noire à ceinture rouge, comme toujours après les réceptions qu’ils donnaient ou auxquelles ils se rendaient.
    Il alla droit au but.
    — Tu m’excuseras, Lisa, mais je dois te dire que tu as une fois de plus fait la coquette !
    Le comportement de Lisa avait été à tous égards princier ; si elle avait ignoré ce qui l’attendait, elle aurait pu sérieusement s’offenser ou au moins faire très vraisemblablement semblant. Elle s’écria :
    — Mais avec qui enfin ! Tu as entendu toi-même les compliments qu’on m’a adressés ! Est-ce ma faute si tes amis ont si peu d’égards pour tes sentiments... ! Est-ce que je leur ai répondu ?
    — Tu as flirté avec ce grand Écossais ! dit Robert, l’air lugubre.
    Lisa le connaissait : une fois qu’il avait une idée en tête, elle n’arriverait pas à lui faire changer d’opinion.
    — Seigneur, mais je n’ai pas échangé avec lui plus de deux phrases ! Comme avec la plupart des hommes. Que dirais-tu d’une maîtresse de maison qui ne parlerait à personne ?
    — Il t’a intéressée, dit Robert, encore plus lugubre.
    Oui, les choses s’étaient bien passées ainsi.
    En fait ses impressions n’étaient pas uniquement dues à sa logique masculine : une nouvelle tête, un homme de haute taille, d’apparence virile ou quelque chose de semblable. Il relevait toujours quelque chose de tout à fait insaisissable ou même sans cela, il était sûr de lui : il était inutile de biaiser. Lisa se résigna à ce qui l’attendait, sans pour autant jeter de l’huile sur le feu.
    — Cet Écossais, ou Irlandais ou dieu sait quoi, ne m’a pas fait la moitié d’un compliment, et toi tu parles de flirt ! fit-elle d’un ton humble.
    Robert était de plus en plus sinistre. Il grommela :
    — Comme si par-dessus le marché tu avais besoin de compliments ! Si on ne t’en disait pas, tu irais toi même les chercher...
    C’était vraiment chercher la petite bête. Lisa estimait avoir droit à sa vie intérieure, dans laquelle ni Robert ni personne n’avait le droit de s’ingérer.
    Mais que faire ? S’ensuivit ce qui devait s’ensuivre. D’une voix retentissante, Robert annonça :
    — Je vais te corriger.
    Ses paroles étaient chargées de convoitise. Si Lisa n’en avait pas été la victime, cette flamme aurait pu susciter en elle des sensations plaisantes, comme en général tout ce qui était chargé de vie.
    Robert retourna dans sa chambre et en revint aussitôt avec son gant, instrument de sinistre réputation. Il était rempli de sable ou en tout cas de quelque chose de lourd. Il infligeait de la douleur, mais sans laisser de traces sur le corps.
    Il commença à frapper la jeune femme. Sur les épaules, sur les omoplates, sur les fesses. Des coups d’expert, qui ne provoquaient pas de lésion.
    Lisa s’affaissa et se mit à gémir. Elle était, dans une certaine mesure, habituée aux coups. Administrés avec moins de vigueur, ils auraient pu passer pour un massage. Mais Robert, dans son sadisme, mesurait sa frappe de manière particulièrement précise.
    Lisa devait gémir, oui, bien que par nature elle eût préféré s’abstenir. Ses gémissements comblaient Robert autant que les coups eux-mêmes. Et elle avait intérêt, elle aussi, à faire preuve de précision : des gémissements trop forts auraient attisé la fureur de l’autre.
    En dix ans, elle avait acquis une parfaite expérience. Si jamais Robert devait prendre une nouvelle maîtresse, Lisa, compatissante, lui apprendrait à se comporter comme il faut. Le sadique devait avoir satisfaction. La contre-attaque ne devait pas commencer trop tôt. Mais on ne pouvait pas non plus se permettre de prendre du retard.
    Était-ce à cause des coups ou pour tout autre raison que ses compagnes précédentes avaient fini par le quitter ? Lisa l’ignorait. Elle s’estimait malgré tout capable de tenir bon. Robert était en effet un brillant parti pour n’importe quelle femme, mais ses accès de sadisme étaient somme toute de nature pathologique. Il était capable de les dissimuler à l’intérieur des murs de sa maison, et il avait besoin d’un objet sur qui se défouler.
    Avant de rencontrer Robert, Lisa n’avait jamais remarqué en elle le moindre penchant masochiste ; elle n’aurait certainement pas fait une bonne religieuse ou une bonne sœur de charité. Mais en toute femme se niche un brin d’esprit de sacrifice, qualité dite noble, qui se rapproche sensiblement de l’auto-mortification.
    Cependant, les penchants maladifs de Robert n’étaient pas toujours passés inaperçus dans son travail ; ils se manifestaient par de petites choses, un coup donné comme par mégarde, suivi d’excuses peu convaincantes, ou d’autres gestes semblables. On chuchotait des choses, parler ouvertement n’était pas de bon ton.
    La connaissance fragmentaire de ce travers, Lisa en était sûre, avait été un obstacle plus important dans sa carrière que leur vie conjugale non officialisée. Elle, en tout cas, elle n’était pour rien dans le fait qu’ils n’étaient pas mariés. De même qu’elle n’était pour rien dans les accès de sadisme de son compagnon. Sinon, éventuellement, par sa soumission, parce qu’elle ne l’avait pas quitté. Parce qu’elle n’était pas partie quelque part, où elle n’était pas vraiment attendue... Malgré tous les beaux parleurs.
    Si elle n’était pas partie, c’est qu’il y avait encore une circonstance. Quelque chose que seule une femme peut véritablement comprendre.
    D’instinct elle sentit que le moment était venu. Elle se redressa, se retourna et s’accrocha à Robert.
    — Oh, ce que tu me fais là... ! fit-elle en haletant.
    Elle se pressa très fort contre lui, le débarrassa de ses vêtements. Elle-même, sous son négligé, était déjà nue. Elle l’attira de toutes ses forces sur le lit, sur elle. Le gant avec lequel il la frappait tomba par terre à côté du lit. Robert ne réagit pas, mais son accès de violence n’était pas retombé. La jeune femme œuvrait rapidement et efficacement : elle orienta le sexe de son compagnon à l’intérieur du sien. Lui semblait continuer à frapper, maintenant avec son bas-ventre.
    Rien n’était pour Lisa plus délicieux que la puissance de ces coups. Robert ne faisait pas toujours preuve d’autant de vigueur. Après les réceptions en revanche, lors de ses accès de violence, toujours. Elle avait là le dédommagement pour les coups endurés.
    Robert continuait donc à la battre, et elle en éprouvait un plaisir suprême. Un plaisir très long et très profond — qui durait parfois, sous ce pilonnage, du début jusqu’à la fin de leur union.
    Lui, vieillissant, ne parvenait pas aussi rapidement à son point culminant — et cela aussi la comblait.
    Elle était dans un état d’oubli complet, tout son corps vibrait de bonheur. Elle avait oublié les coups, les compliments de ces messieurs, et même la raison de la présente correction.
    Quand enfin la semence de l’homme eut jailli, sa tension se relâcha — pour cette fois-là, l’accès était passé. S’il n’avait pas noyé dans l’accouplement son envie de frapper, la rage de l’homme aurait pu dépasser les bornes et devenir dangereuse. À présent venait le meilleur moment.
    Comblée, rassasiée, elle aurait pu peut-être même adresser une pensée aussi à ceux qui avaient été la cause indirecte de son plaisir. Mais elle se garda de se laisser aller, de peur de se livrer à la perception diaboliquement aiguisée de Robert. Même si ce dernier était à présent hors d’état d’agir et vraisemblablement aussi de lire en elle.
    Jamais il ne regrettait les coups qu’il donnait, jamais il ne pleurnichait ni se mettait à ramper à quatre pattes devant Lisa, comme font beaucoup de frappeurs. En cela aussi il se montrait viril : son plaisir semblait de même nature qu’un plaisir sexuel. C’était ensemble qu’ils se produisaient, et le plaisir de Lisa, pénétrant jusqu’à la moëlle, sautait aux yeux. C’est pourquoi il n’estimait pas avoir le moindre sujet de remords.
    Que l’origine de la chose fût une scène de jalousie, ni l’un ni l’autre n’y pensait plus. Robert n’envisageait guère de se mettre dans la peau d’un autre, de quelqu’un qui aurait convoité Lisa et qui la lui aurait ainsi rendu encore plus désirable, un faire-valoir qui aurait accru mentalement sa puissance... Et si jamais, au cours de leur union, cette idée l’effleurait, jamais il ne l’aurait reconnu devant Lisa.
    Ces pensées et ces certitudes devaient venir plus tard — l’expérience le prouvait. Lisa était à présent envahie de bonheur et — aussi étonnant que cela puisse paraître — de reconnaissance pour son noble compagnon.
    Elle caressa vigoureusement son corps détendu, profondément abandonné après le paroxysme de son plaisir, ce corps désormais entièrement inoffensif, et murmura :
    — Oh Robert, je t’aime... Je t’aime tellement !
   

  >>> Chapitre suivant >>>