IV

 

   Lisa était dans sa cellule. Elle priait. Elle utilisait ses propres mots, ses relations avec l’Élu le permettaient. Ils parlaient entre amis — elle, toute petite, avec son grand ami. Il leur arrivait même de plaisanter, mais c’étaient des plaisanteries sublimes, inaccessibles aux hommes d’ici-bas.
    — Tu m’as faite tienne. Tu l’as dit distinctement, je n’ai pas pu me tromper. Tu as dit qu’en moi vit une reine. Ta servante, tendre amour de mon cœur. J’ai été purifiée de mes péchés. Sois-en remercié. Oh mon amour, je t’ai si souvent dit ma reconnaissance, j’espère que mes paroles ne t’ont pas lassé ! Elles me sont indispensables, ces paroles de gratitude. Pour connaître ma place, pour croire que tu es toujours mon soutien...
    Lisa jeta un regard dans le lointain. Les murs de la cellule étaient construits de manière telle qu’elle voyait des contrées plus éloignées encore que celles qui se cachaient derrière les nuages. Il était là, tout proche. On disait qu’il était partout, mais Lisa ne voulait le voir qu’en un seul point. Là où était née leur union clandestine.
    — Attends, mon amour, je te rejoins. Je te vois, attends-moi. J’arrive, ne te dissous pas, ne disparais pas dans la multiplicité des airs. Oh mon ami tout-puissant, bientôt tu pourras me toucher, je m’approche de toi. Mon tendre et vigoureux ami, tu es autour de moi, tu es en moi. Tu es mon bonheur. Ne m’en veux pas, à moi, pauvre et faible créature !
    Et puis ils furent réunis. Dans cette même cellule — n’était-elle pas le lointain des lointains ? Lisa s’allongea sur sa dure planche et il posa sa main sur son ventre. Une main lourde et légère comme le souffle, un contact imperceptible, qui courait le long de son corps en longues vagues, jusqu’aux orteils, qui ne souffraient plus du froid humide de la cellule mais brûlaient d’un feu ardent.
    — Ta main est sur moi, mon Bien-aimé. Elle est posée sur mon giron, qui crie après toi. Tu as dit que ce n’est pas un péché, mais une félicité céleste. Maintenant je sais ce que c’est, une félicité céleste. Je le sais, non pas sur la base de conjectures, je le sais avec mon propre corps. Car toi, tu es celui qui fais sentir à chacun ce dont il a besoin...
    Lisa tendit ses mains vers lui, mais il ne les prit pas. Il gardait sa paume sur le ventre de sa servante, et dit, d’une voix imperceptible, mais audible en tout lieu ;
    — Elisabeth !
    Quand il prononçait ce nom, cela voulait dire qu’il la reconnaissait comme sienne. Chaque être humain souhaite appartenir à quelqu’un. On ne pouvait appartenir à plus haut que lui. Pour lui, le roi de la terre n’était qu’un insecte insignifiant. Lisa aurait pu le proclamer tout haut, mais il n’y avait personne pour l’écouter. Les sœurs évitaient de parler des puissants de ce monde, Lisa ne manquait pas de courage dans ses pensées. Elle dit ;
    — Je suis fière et humble. Mets en moi ta bénédiction, je serais si heureuse de mettre au monde un petit maçon au pied de la tour de l’univers, afin de poursuivre sa construction.
    Lisa crut entendre articuler ;
    — Elisabeth !
    Peut-être était-ce une mise en garde ; ne dis pas de mots superflus, même sans le faire exprès !
    Mais il ne retira pas sa main ; sous cette main Lisa sentit son ventre gonfler, et l’enfant, à l’intérieur, bougea.
    — Je suis heureuse, chuchota-t-elle. Et puis il avait disparu, son ventre s’était de nouveau affaissé, et l’enfant ne bougeait plus que quelque part, très loin, là où les yeux de Lisa portaient plus.
    Lisa était fatiguée de la rencontre. Comme toutes les autres fois.
    Les sœurs parlaient parfois de leurs visions, mais Lisa savait qu’elles ne disaient pas tout, elles dissimulaient les choses les plus essentielles, ou bien elles les dépeignaient fastidieusement à l’aide d’un symbolisme passe-partout. Quand elles demandaient à Lisa ce qu’elle avait vu, elle leur répondait qu’elle n’avait pas le droit d’en parler, qu’on ne lui en avait pas donné la permission.
    Quand elle avait passé beaucoup de temps dans sa cellule et qu’elle en sortait l’air troublé, les vieilles religieuses, qui avaient de l’expérience et qui savaient que la jeune novice avait eu des visions, la laissaient tranquille. La mère supérieure lui avait dit ;
    — Ma fille, tu surmonteras tout cela. Encore un peu et tu seras heureuse. Et si parfois tu succombes, tu apprendras à revenir. Ta voie sera de plus en plus facile. N’écoute pas ceux qui te disent que la vie des renoncements est dure et la vie des trouvailles simple.
    Lisa était venue au couvent de sa propre volonté, au vu et au su de ses parents.
    Elle avait servi dans un grand manoir. Le neveu du châtelain avait repéré cette belle enfant. Entre eux l’air était devenu de plus en plus chaud, et la chute avait été très proche.
    Robert n’était pas un aristocrate ordinaire. Il avait passé de longues heures avec Lisa à lui raconter ses voyages.
    Le monde est très grand, lui avait-il dit, mais les soucis sont partout pareils. Quand on a vu des lieux et des peuples divers, on comprend que les seigneurs ne sont pas des privilégiés. Ils devraient labourer nu-pieds, pour que le goût de la terre leur apprenne à distinguer les hauteurs célestes.
    Cette idée avait amusé Lisa. Robert entre-temps se montrait de plus en plus affectueux. Un jour que Lisa était de sortie, il s’habilla en paysan, et ils se rendirent chez les parents de la jeune fille.
    Son père avait été gentil. Sans poser de questions sur l’origine de Robert, il avait attelé le bœuf et avait entrepris de lui apprendre à labourer. Pas la moindre remarque désobligeante sur le fait qu’un aussi grand jeune homme ne sût point labourer ; il le félicita pour ses progrès.
    Une autre fois, Robert parla à Lisa du roi, au service duquel il avait été, paraît-il, pendant une courte période. Le roi, disait-on, s’habillait de temps en temps en simple citoyen et allait voir les femmes du peuple pour en faire ses maîtresses. On racontait qu’il faisait venir les meilleures à la cour, où elles devenaient des dames. Mais bientôt le roi les oubliait et repartait dans la ville basse en chercher d’autres. Il paraît que la reine n’était guère mécontente de tout cela et qu’elle jouait toute seule aux bergères ou peignait des tableaux. Un jour, Robert avait dit du bien d’un de ces tableaux et il avait vu la reine s’empourprer de plaisir.
    Le roi et la reine étaient des êtres humains. Robert disait qu’il fallait les aimer. Lisa aimait Robert, car lui aussi était un être humain.
    Mais cela ne pouvait pas durer longtemps. Les différences d’état social n’étaient sans doute pas été telles qu’il fût impossible de trouver une fente par où se faufiler. Mais Lisa ne jouait pas des coudes.
    Robert lui avait dit qu’il l’aimait, qu’il la voulait pour femme. Est-ce que cela aurait été une chose si inouïe, dès lors qu’un roi avait le droit de prendre des simples jeunes filles pour en faire des dames ?
    Mais le roi avait de la fortune et de la puissance, et il n’avait à demander l’autorisation à personne d’autre qu’à son Dieu, qui était fort accommodant.
    Robert, lui, dépendait de son oncle et ne savait pas de quels biens il finirait par disposer. Cela dépendait de son comportement et de ce qu’en penserait son oncle. Robert ne cachait pas ses vues libérales, ce qui ne pouvait pas être du goût de son oncle, châtelain et chevalier.
    Pour l’instant, Robert ne disposait que du cœur de Lisa. Il était plus pauvre que la jeune fille, qui, dans son trousseau, brodé en couleur de bleuet et en d’autres couleurs, possédait tout ce qui formait ce mystérieux bagage des jeunes filles.
    Lisa ne voulait pas faire le malheur de Robert.
    Le monde était ainsi fait ; si Robert ne récupérait pas ses biens, qui étaient détenus pour l’instant par son oncle, ceux-ci iraient à une autre branche de la famille, et son malheur était fait.
    Que cela pût être dû à Lisa ou à tout autre raison, c’était impossible à prévoir. Lisa savait ce qui lui restait à faire  ; elle était partie au couvent.
    Cela n’avait pas été si simple — j’y vais, un point c’est tout. Elle avait eu plusieurs entretiens avec la mère abbesse et avait dû finalement parler de son amour pour Robert.
    Le monastère ne voulait pas de jeunes filles de basse extraction, mais pour Lisa on fit une exception. Elle n’était plus vraiment une fille de ferme, et suivant l’échelle des valeurs des hommes, avec ses critères imbéciles, l’amour de Robert l’avait élevée dans l’échelle sociale.
    En réalité, l’amour de Robert l’avait véritablement élevée très haut ; seul celui qui la rejoignait dans sa cellule et posait la main sur son ventre pouvait l’élever encore plus haut.
    Personne n’aurait dû dire à présent à Lisa qu’elle avait un nouvel amour. Son Robert était devenu céleste, il était venu avec d’autres mots et — surprenant, n’est-ce pas ? — il était libre-penseur comme avant.
    L’autre Robert, doté d’un corps terrestre, était resté seul, et Lisa ignorait s’il avait pu reprendre son manoir, ni ce qu’il était advenu de lui.
    Quand elle lui avait fait part de sa décision d’aller au couvent, Robert ne l’avait pas persuadée de changer d’avis, il n’avait pas gémi, ni n’avait parlé de ce qu’il avait appris au cours de ses voyages sur divers couvents. Il avait seulement posé la main sur le ventre de Lisa et dit ;
    — J’ai un seul regret. C’est que ce ventre ne portera jamais d’enfant de moi, un enfant qui aurait été plus heureux que moi.
    Après quoi il l’avait embrassée très tendrement sur les lèvres et avait ajouté ;
    — Si tu as décidé que tu dois y aller, vas-y. Je devrai dès lors choisir une voie différente de celle que j’avais prévue, mais je crois que je m’en sortirai. Je continuerai à t’aimer, Elisabeth, où que tu soies. En cette matière, la vie a choisi pour moi.
    Et il lui avait longuement expliqué ce qu’elle avait signifié pour lui. Son amour pour elle, ne fût-ce que la fois où il avait labouré avec les bœufs de son père, lui avait permis de se sentir tellement libre qu’il n’avait rien à craindre des soucis de cette terre.
    Certains auraient pu croire que Lisa ne comprenait pas les pensées de Robert. Au contraire ; elle les comprenait fort bien, parce ce que devant le Très-sage, ils étaient à égalité. Sa profonde et vigoureuse sagesse féminine ne l’avait pas quittée, même au couvent. Pour l’instant, elle était encore novice, mais bientôt elle deviendrait religieuse à part entière, et sa vie allait être pleine de merveilleuses révélations.
    Regrettait-elle sa vie antérieure ? Elle regrettait Robert, bien sûr, mais elle s’était volontairement sacrifiée, et cela l’annoblissait.
    Sa vie au château avait été facile, beaucoup plus facile que celle des filles de son âge au village, qui certes ne devaient pas servir des étrangers, mais qui s’éreintaient à tenir leur maison. Le seigneur avait été très gentil avec Lisa, pour autant qu’il l’eût remarquée. Son amitié avec Robert était dans une certaine mesure publique, justement parce que le jeune homme ne la dissimulait pas. Sur ce point son oncle s’était montré tolérant ; il s’était contenté, paraît-il, de lui dire une fois ; « Tu n’as pas trouvé de jeunes filles de ton rang à qui conter fleurette ? » Le seigneur, disait-on, avait dans sa jeunesse donné du sang noble à bien de futurs paysans, il n’ignorait pas la douceur de la faute et ne condamnait pas les relations de son jeune parent avec cette jolie paysanne. Il constatait peut-être qu’elles menaçaient de se prolonger, qu’elles risquaient de devenir monotones pour le jeune homme. Spirituellement, l’oncle et le neveu ne se ressemblaient pas. À moins que Robert ne vécût alors dans les nobles aspirations de la jeunesse, pour devenir plus tard semblable à son oncle ? N’avait-il pas parlé de son enfant dans le ventre de Lisa ?
    En tant que religieuse, Lisa ferait partie des élues. Quand elle serait définitivement acceptée, elle appartiendrait par l’esprit à une société plus élevée que celle de n’importe quelle dame de la cour.
    Dans chacune de ses prières quotidiennes, Lisa mentionnait Robert, priait pour qu’il eût du succès dans sa vie terrestre, les biens de son père et une épouse aimante, de beaux enfants et la paix du cœur et que parfois il se souvînt de son ancienne petite bonne. C’étaient là ses petits secrets, qui traversaient ses prières moins sous forme de mots que de manière fugitive.
    Celui qui avait posé la main sur le ventre de Lisa était à plus d’un égard Robert. Une pensée peut-être pécheresse, mais Lisa savait qu’elle était pure. En même temps cette analogie la faisait douter, et parfois elle aurait voulu en parler avec quelqu’un. Quelqu’un qui saurait peut-être lui dire si c’était ou non un péché.
    Quand elle serait religieuse à part entière, si elle aimait toujours Robert, ce sentiment, purifié, passerait dans un registre supérieur.
    Quelqu’un avait dit que même les visions célestes proviennent de la vie d’ici-bas. Pour Lisa, l’axe de la vie terrestre était Robert, son inclusion dans les choses célestes devait aller de soi. À moins que ce ne fût là une erreur ? Peut-être était-elle tombée dans un piège d’iniquité ? Que devait-elle croire ? Ne devait-elle pas faire confiance à ses sentiments, et croire qu’elle n’avait rien fait de mal ? Et qu’elle n’en avait aucune intention.
    Au couvent, il y avait quelques jeunes nonnes, mais la majorité était âgée. Les jeunes, souvent espiègles, appelaient Lisa à participer à leurs folâtreries. Elles racontaient des histoires dans lesquelles les choses interdites de l’amour semblaient d’une manière ou d’une autre être au premier plan, et attendaient que Lisa aussi raconte son histoire. Mais elle leur avait dit ;
    — Mes chers sœurs ! Je vous dirai tout, mais quand je sentirai que je le peux.
    Compréhensives, les sœurs hochaient la tête et se disaient ;
    — Pour elle, c’est encore trop tôt.
    Ce qui était bien vrai. Ou bien c’était une question de tempérament. Quand Lisa se sentirait intérieurement libre, elle pourrait peut-être soumettre ces questions à la discussion. Mais y arriverait-elle jamais ? Et le désirait-elle ?
    Certes, les autres disaient qu’elles aussi, au début, elles avaient cru qu’elles n’oublieraient jamais ce qui avait été. Mais voilà, la prière avait aidé. Et elles pouvaient être joyeuses ainsi, hors du monde.
    Aussi bien les jeunes que les vieilles religieuses avaient gardé leur curiosité, exception faite de quelques-unes qui s’étaient repliées sur elles-mêmes. On ne doutait pas de leur sainteté, mais une excessive discrétion n’était pas pour autant bien vue. Car cela ne pouvait-il pas signifier que l’on vivait plongé en soi, dans une autre vie, étrangère au monastère... ?
    La curiosité poussait les sœurs à questionner, et Lisa avait peut-être par mégarde laissé filtrer quelque chose dans ses propos. Mais peut-être pas. Non point par prudence. Elle était plutôt d’un naturel ouvert, elle n’aimait pas les secrets. Tout simplement, elle ne pouvait pas parler de Robert ni de ses visions dans la cellule. Elle se mépriserait si elle racontait quelque chose aux sœurs, comme si c’était là un événement du quotidien, un repas ou un faux pas.
    Peut-être était-elle aussi embarrassée par son orgine, car les autres sœurs étaient issues soit des classes supérieures soit des classe moyennes. Si elle n’y prêtait pas personnellement une grande attention, les autres pourraient le faire.
    Il y avait plusieurs religieuses parmi les plus âgées qui n’avaient jamais révélé leur origine, et Lisa se prenait parfois à penser, en les regardant, qu’elle devait partager avec elles quelque chose.
    La mère abbesse était au courant, mais elle se tairait. À Lisa elle avait dit ;
    — Sois gentille avec les autres sœurs ; ici nous formons toutes une famille, mais il est inutile de leur parler de tes origines ou des autres péripéties de la vie. Nous avons renoncé à notre passé, et personne n’a le droit d’exiger de nous que nous l’évoquions en paroles ou en pensées.
    Les desiderata de la mère supérieure étaient des ordres pour la jeune novice. Lisa s’en était imprégnée.
    Quand après sa vision Lisa sortit de sa cellule et se rendit dans la pièce commune, les jeunes religieuses la regardèrent attentivement et lui demandèrent si elle se sentait bien.
    — Merci de votre attention ! Je me sens bien ! répondit-elle paisiblement. La sérénité était une qualité qu’elle voulait développer en elle.
    L’une des plus taquines lui chuchota ;
    — Un nouveau prêtre est arrivé. Aucune d’entre nous ne l’a vraiment vu, mais nous sommes allées nous confesser auprès de lui. Il a une voix jeune, il a l’air très compréhensif, très bienveillant.
    Qu’est-ce qu’elle avait à faire d’un nouveau prêtre ! Pour les sœurs c’était peut-être un jeu, cet effarouchement perpétuel. Un trop grand intérêt pour le nouveau venu ne pourrait que la perturber.
    D’un autre côté, il n’y avait aucune raison d’éviter la rencontre avec le prêtre, et Lisa n’avait aucune raison de jouer les orgueilleuses — pourquoi ne pas prendre la chose avec tranquillité ? Alors toute cette excitation des autres sœurs ne faisait que susciter une sourde inquiétude...
    Lisa avait plus d’une fois pensé se confesser. Mais elle n’avait imaginé personne d’autre que la mère supérieure, à qui elle aurait voulu parler de ses doutes concernant les visions.
    Peut-être quelqu’un de nouveau, quelqu’un qui ne la connaissait pas — ni elle ni aucune des autres occupantes du monastère — saurait la libérer de ses doutes et lui offrir un soutien pour la suite ?
    L’une des sœurs mit tout son zèle à lui servir d’intermédiaire et se rendit auprès du nouveau prêtre lui demander qu’il prît en confession également la jeune novice. Elle eut ainsi la possibilité d’apercevoir le jeune ecclésiastique, et quand elle revint chercher Lisa, elle lui chuchota, comme si elle lui annonçait un miracle ;
    — Tu ne peux pas imaginer comme il est beau !
    Lisa ne put s’empêcher de rire.
    Mais pourquoi les filles enfermées au couvent n’auraient-elles pas pu parler sur le même ton que leurs sœurs dans le monde ? Les paroles de la sœur firent hésiter Lisa ; mais comme sa venue avait été annoncée et que le prêtre l’attendait, elle ne pouvait pas ne pas y aller.
    Elle entra dans le confessionnal et tendit la main. Le prêtre la toucha légèrement, mais ne la garda pas dans la sienne pendant la confession. Manifestement, il estimait que ses propos lui suffiraient à connaître la vérité. Cette réserve plut à la jeune fille.
    — Que veux-tu me dire, ma fille ?
    La voix était effectivement plaisante, et comme familière. Une vague de chaleur la parcourut, et éveilla en elle aussitôt un sentiment de confiance envers le prêtre. Elle ne pensait pas ; elle sentait seulement qu’elle avait eu raison de venir...
    — Mon père, j’ai eu à plusieurs reprises une vision étonnante, et je ne sais pas si elle est vraiment pure et juste...
    Le prêtre ne dit rien et soupira ; Lisa crut percevoir en lui une certaine émotion. Elle eut le sentiment qu’il se forçait à continuer la conversation. Lisa ne pouvait en imaginer la raison, et elle se sentit peinée — pour elle ou pour ce jeune religieux...
    — Les visions, ma fille, sont des visions, elles ne sauraient être ni bonnes ni mauvaises. S’il s’agit véritablement de visions et non du fruit de ton imagination.
    Oui, cette voix lui était familière, mais l’émotion due à ce qu’elle devait livrer ne lui donnait guère le loisir d’y réfléchir.
    Le prêtre ne lui avait pas demandé de raconter sa vision, mais c’était dans ce but qu’elle était venue. Elle dit ;
    — Je ne sais pas, je suis peut-être incapable de faire la différence. Ce n’est pas moi qui l’ai voulue... Bien que oui, elle commence au début de ma prière, et c’est comme si je partais à sa rencontre.
    — Parle plus clairement, ma fille, intervint le jeune prêtre. Je comprends ton émotion, mais essaye de te calmer...
    Une idée lui traversa la tête ; c’est ainsi que Robert aurait pu parler. Il était pénible d’avoir ce sentiment juste dans le confessionnal. Mais elle n’était pas venue à cause de Robert, elle était venue parler de sa vision. Même si les deux étaient liés.
    — Mon père, il vient me rejoindre, dit mon nom, pose sa main sur mon ventre, et je sens au même moment un enfant bouger en moi. Quand il disparaît, tout redevient comme avant.
    Le prêtre resta longtemps silencieux. On n’entendait que sa respiration accélérée. Enfin il demanda ;
    — Est-ce qu’un homme, dans le monde, a jamais posé sa main sur ton ventre ?
    C’était désormais à Lisa de se taire.
    — Oui, cela est arrivé une fois. Avant ma venue au couvent.
    — Tu es Elisabeth, dit alors le prêtre, et c’était clairement la voix de Robert. J’ai senti aussitôt que c’était toi, mais je devais t’écouter. Pardonne-moi d’avoir appris ton secret, mais n’aie pas peur, je ne suis pas un imposteur, je suis un vrai prêtre.
    Il avait pris la main de Lisa dans le creux de la sienne, comme Robert l’avait toujours fait, et ce n’était plus une relation de confesseur à confessée.
    Tout en elle était sens dessus dessous ; elle fut incapable de s’écrier joyeusement ; « Robert, comment est-tu arrivé là ? »
    Elle aurait voulu sortir du confessionnal, le regarder en face, le caresser. Mais elle avait renoncé à lui, c’est pour cela qu’elle était venue au couvent, elle s’était préparée dans la vérité de son âme à devenir religieuse, et l’apparition de Robert en qualité de prêtre était quelque chose d’impensable... Si elle n’avait été sûre de son honnêteté, Lisa aurait pu penser qu’il était venu au couvent sous un déguisement pour la retrouver et pour détourner contre sa volonté son esprit qui allait en s’apaisant.
    Jeune et inexpérimentée, Lisa l’était également dans les choses de la foi. Elle pouvait, sincère comme un enfant, tendre les mains vers les hauteurs, elle avait une relation de confiance avec celui qu’elle tenait pour son Seigneur céleste, mais elle ne connaissait ni les Écritures ni l’histoire de l’Église. Elle avait entendu telle ou telle chose sur les saints, elle leur avait adressé des prières, mais elle ne connaissait leurs miracles et leurs apparitions que de manière très fragmentaire. C’est pourquoi elle était troublée par ces rencontres dans sa cellule.
    Et pourtant c’était un bonne chose qu’elle les eût confiées à Robert. Même si à ce moment-là elle ignorait l’identité de celui qui l’écoutait. Elle se dit que si tout était comme avant, si elle avait d’aventure eu de telles visions dans sa vie séculière, elle aurait eu confiance en Robert, elle lui en aurait parlé et elle lui aurait demandé s’il ne s’agissait pas de fruits coupables de son imagination.
    C’est que Robert était tout pour elle, elle aurait pu lui sacrifier sa vie, ce que d’ailleurs elle avait fait ; pourquoi devait-elle regretter, maintenant, d’une façon ou d’une autre, qu’il ait appris son nouveau secret ?
    Elle ne pouvait pour l’instant rien dire d’autre ; elle demanda ;
    — C’est vraiment toi, Robert ? — Oui, Elisabeth, c’est moi. Je dois t’expliquer pourquoi je suis ici, mais je ne sais pas s’il convient de le faire dans le confessionnal, sans que nous nous voyions en face.
    Cela, c’était à lui de le savoir, si vraiment il était devenu prêtre. Lisa ne commença pas à se demander comment cela était possible — en si peu de temps.
    Ils comprenaient l’un et l’autre qu’ils auraient dû être assis en plein air, dans la nature, et non point dans une église, ni même entre les murs d’un couvent. Mais que penserait-on d’eux si on les voyait ensemble ? Un jeune prêtre, dont le comportement serait sans doute suivi et une novice dernièrement accueillie au couvent pour une histoire d’amour interrompue. En tout cas, la chose avait un parfum de fruit défendu.
    Lisa comprit qu’une histoire était en train de commencer qui n’avait pas sa place dans un bon couvent, une histoire dont elle était au centre. Et ne pas aller jusqu’au bout de cette histoire était impossible, car il y avait une préhistoire, car rien dans cette vie ne disparaît sans laisser de traces. Et Lisa, qui avait fui son amour, qui avait voulu enserrer ce doux sentiment dans le coffre de son âme pour le restant de sa vie temporelle, pouvait-elle souhaiter que cette histoire ne se poursuivît pas, dès lors que l’autre n’y pas renoncé ? Ce n’était tout de même pas pour rien qu’il était devenu prêtre, qu’il était venu dans cette même paroisse...
    Toute résistance de la part de Lisa aurait été inutile. Pourquoi s’obstiner dans son sacrifice, si l’autre n’en avait plus besoin ? Dans sa vie, Lisa avait été domestique, et ici aussi, elle n’était qu’une novice, alors que Robert était là-bas un aristocrate et ici un pasteur d’âmes. La chose n’étant pas seulement formelle, et Lisa s’inclina volontiers et de tout son cœur à la volonté de Robert.
    Humblement, elle demanda ;
    — Robert, que m’ordonnes-tu de faire ?
    Le nouveau prêtre se mit à rire tout bas. Il dit ;
    — Ce n’est pas un ordre, c’est une demande. Je ne t’ai jamais donné d’ordres. J’ai repéré un endroit. Le long de la berge du ruisseau, il y a un sentier. À hauteur d’une grande pierre un sentier part en biais, entièrement envahi par les herbes. Le long de ce sentier, nous trouverons des endroits ombragés. Demain, si tu as un moment, je t’y attendrai.
    Le cœur de Lisa se mit à battre plus fort. Ils projetaient de faire quelque chose d’interdit, et pourtant elle savait, elle sentait que non, ce n’était pas interdit, qu’ils étaient purs... Si même un prêtre estimait qu’ils pouvaient le faire, pourquoi devrait-elle s’y opposer ?
    — Dis-moi encore ; es-tu venu pour moi ? lui demanda Lisa d’une voix tremblante, et elle regretta aussitôt d’avoir dévoilé sa vanité. Pour se consoler, elle se dit ; quoi qu’il en soit je reste femme, et mon cœur aspire à ce qu’on m’aime.
    Cet homme, dont elle ne pouvait voir le visage mais dont les mains étaient chaudes, familières, et la voix aimante, lui dit ;
    — Dans un certain sens oui. Mais la chose est peut-être plus compliquée qu’on ne pourrait le croire au début. Je te dirai que je ne suis pas venu te tourmenter. Tu te souviens, je ne me suis pas opposé quand tu as voulu venir au couvent. Mon amour pour toi n’est pas de cette terre.
    Qu’il était bon pour Lisa d’entendre ces paroles ! Bien qu’il y eût en elles quelque chose qui suscitait de l’anxiété...
    Après quelques instants de silence, Robert ajouta ;
    — Pour que tu comprennes, je te dirai encore une chose, dont je ne t’avais pas parlé. J’avais choisi dès mon jeune âge la voie ecclésiastique, puis j’avais commencé à douter, à me demander si c’était à portée de mes forces. J’ai pris le temps d’étudier les autres dimensions de la vie, de voir si je découvrirais quelque chose qui m’éloignerait de cette voie. Je n’étais pas ordonné, je pouvais encore me tourner vers autre chose. Ta décision d’aller au couvent a accéléré mon choix. Comme j’étais précédemment passé par toutes les phases nécessaires, j’ai été rapidement ordonné, et me voici. Demain je te donnerai de plus amples explications. Je n’ai parlé de ceci maintenant que pour qu’en attendant tu ne penses pas du mal de moi...
    Comment Lisa aurait-elle pu penser du mal de lui ! Jamais elle n’avait douté de sa grandeur d’âme...
    Quand elle sortit de l’église, les sœurs, taquines, lui demandèrent son avis sur le nouveau prêtre.
    Qu’avait-elle le droit de leur dire, elle dont le corps était comme sur des charbons ardents, dont l’âme frissonnait, et qui voyait le monde tout à fait autrement qu’avant d’entrer dans l’église ?
    — Il a été gentil avec moi, bredouilla-t-elle d’une voix incertaine. Et elle courut se réfugier dans sa cellule.
    Tout la nuit, elle ne put ni dormir ni même, à dire vrai, prier. Plusieurs fois elle eut l’idée de se tourner vers le Seigneur de ses visions, mais elle sentit que ce ne serait pas juste. Il y avait manifestement en cela quelque chose de sacrilège. Car en vérité elle ne savait plus si celui qui tenait sa main sur son ventre n’était pas le Robert de son imagination.
    Et maintenant il était là, en chair et en os, et ils devaient trouver une issue à leur existence.
    Lisa savait qu’ils ne voulaient, ni Robert ni elle, commencer à l’intérieur des murs du couvent, une vie de péché, comme trop souvent cela se produisait. S’il était venu la voir, il devait savoir pourquoi.
    Mais Lisa aussi avait une décision à prendre. Elle ne pouvait pas tout laisser sur ses épaules à lui. Elle avait décidé en toute indépendance de sa venue au couvent — elle ne pouvait pas dire, même à présent, que son sacrifice avait été vain.
    Mais Robert avait fait un pas encore plus long. Lui ne pouvait plus rebrousser chemin. Il était prêtre et consacré, il ne pourrait plus jamais se marier.
    Lisa n’avait pas encore prononcé ses vœux, elle pouvait encore retourner à la vie séculière.
    Pourquoi réfléchissait-elle ainsi, alors que Robert était là ? Voulait-elle une fois de plus fuir son amour, comme elle l’avait fait en venant au couvent ?
    Non. En elle mûrissait quelque chose d’autre, une chose à laquelle elle était cependant incapable de donner son vrai nom.
    Une phrase que Robert avait dite ne quittait pas sa mémoire, bien qu’en l’occurrence cette idée ne menât manifestement pas très loin.
    Il n’avait pas pu jeter ses phrases tout simplement en l’air...
    Lisa se plaisait au couvent. Elle n’y avait pas été conduite de force, elle n’était pas venue bourrée de remords expier un grave péché. Mais il n’y avait pas en elle cette dévotion innée qui lui aurait présenté la vie religieuse comme la seule voie envisageable.
    Elle était à tous égards une jeune femme normale, dotée d’un solide bon sens paysan. La vie l’avait gâtée ; jeune fille, elle s’était adonnée aux rêves plus qu’il ne sied à une paysanne. À présent, elle était arrivée à un tournant. Comme si les rêves destructeurs de la jeunesse l’avaient conduite dans une situation qui ne convenait guère à une jeune fille de son origine. Elle n’avait rien fait consciemment pour qu’ils se réalisent. Ils n’étaient pas autre chose que d’agréables divertissements, qui, pensait-elle, aidaient bien à faire face aux difficultés de l’existence...
    Oui, elle pouvait encore faire machine arrière et rejoindre la place qui lui était réservée depuis sa naissance. Serait-elle capable de convaincre Robert que ce nouveau sacrifice serait bon pour tous les deux ?
    La matin suivant, Lisa ne se sentait nullement épuisée, elle attendait seulement avec excitation la rencontre clandestine. Comme elle était arrivée à une décision, elle attendait, fébrilement, de savoir si Robert l’approuverait.
    Elle passa les moments de la prière commune et des repas mentalement en compagnie de Robert ; aussi apparut-elle aux autres une fois de plus troublée et bizarre. Mais les sœurs étaient habituées à ce que certaines d’entre elles s’adonnent aux mystères de la foi plusieurs jours de suite, de telle sorte qu’ils fallait les laisser tranquilles.
    Elles ne firent pas le lien entre l’état de Lisa et sa confession de la veille.
    L’abbesse aussi fixa sur la jeune fille un regard perçant et dit comme en passant ;
    — Je voudrais dans quelques jours discuter avec toi un peu plus longtemps. Nous pourrions peut-être prier ensemble.
    C’était une sorte de reconnaissance, mais cela pouvait aussi vouloir dire que Lisa avait fait quelque chose de travers. La mère supérieure prenait bien de temps à autre des jeunes sœurs individuellement ; elle n’était pas seulement la supérieure du couvent, elle en était aussi l’éducatrice. Peut-être la vieille femme, dans sa sagesse, avait-elle senti que Lisa avait besoin de soutien. Celle-ci lui répondit sereinement ;
    — Moi aussi, je le souhaite.
    La mère supérieure hocha la tête d’un air satisfait, et il n’en fut plus question.
    Pendant l’heure de liberté, alors que les sœurs se consacraient aux travaux manuels, à la promenade ou à leurs affaires personnelles — pour autant qu’elles en eussent — Lisa se rendit au lieu indiqué.
    Elle trouva facilement le sentier et la grande pierre. Le long du sentier voisin il y avait effectivement beaucoup d’endroits à l’ombre, mais pas de Robert. Peut-être n’était-il pas encore arrivé, bien qu’il eût dit qu’il l’attendrait.
    Elle continua sa promenade et, faisant un crochet, elle faillit lui marcher dessus. Il était couché à l’ombre d’un buisson. Il était sans doute fatigué de l’attente. À moins que lui aussi, la nuit, n’eût pas réussi à fermer l’œil.
    Lisa contempla le dormeur et se sentit traversée par une vague de profonde tendresse, une tendresse maternelle. Si elle en avait eu la force, elle aurait aimé le prendre dans ses bras et le serrer contre sa poitrine comme un enfant. Et si elle se penchait sur lui, si elle posait sur ses lèvres un baiser pour le réveiller ? Mais est-ce qu’un prêtre honorable et une timide novice avaient le droit de procéder ainsi ?
    Soudain, il bougea les lèvres, ouvrit les yeux et sourit ;
    — Ah, Elisabeth, ma chérie. Tu es ici. Je viens de te voir en rêve.
    Lisa rit.
    — Tu veux peut-être revoir ton rêve ? C’est peut-être plus facile d’avoir à faire à l’Elisabeth de ton rêve qu’à moi ?
    Robert se leva et lui renvoya son rire ;
    — Tu n’es quand même pas jalouse d’elle ?
    — Pas encore, mais si tu commences à la voir plus souvent que moi, ça peut changer...
    Ces répliques enjouées n’étaient peut-être pas vraiment dignes de deux jeunes consacrés à la vie religieuse...
    — Viens t’asseoir ici-même, à côté de moi, il n’y a pas meilleure place, dit Robert. Ce que Lisa fit aussitôt.
    Ils restèrent quelques longs moments en silence. Côte à côte, ils étaient bien, comme naguère au manoir. Puis Robert prit la main de Lisa comme en confession, avec la seule différence qu’à présent c’était lui qui allait se confesser. Il dit ;
    — Comme tu vois, ton sacrifice s’est avéré superflu. Était-ce un sacrifice ? J’aurais préféré te voir partir au couvent par dévotion. Il est bientôt apparu que je n’aurais de toute façon jamais récupéré les biens de mon père. Un mariage avec toi n’aurait pas aggravé ma situation. Pas plus que mes habitudes de franc-parler. Tu as cru que mon sens de la justice envers tous les hommes, égaux en tant qu’êtres créés par Dieu, résultait de ce que j’avais fait le tour du monde et rencontré des gens très divers. En réalité, cela était dû au fait que je suis spirituellement un serviteur de Dieu. Sans doute on pourra estimer que ma répugnance à partager les hommes en supérieurs et inférieurs a été l’une des raisons pour lesquelles la voie ecclésiastique m’a semblé la plus honnête et la plus digne.
    Lisa l’écoutait patiemment. Il poursuivit ;
    — Vois-tu, Elisabeth, je n’ai pas opté pour la voie religieuse parce que je n’ai pas pu récupérer mes biens. C’est aussi ta démarche qui m’y a poussé. Sur le moment, je n’ai pas compris que ta décision était un sacrifice, j’ai cru que c’était un appel du ciel. C’est plus tard que j’ai réfléchi et que j’ai compris. Mon amour pour toi n’a fait que grandir, même si j’étais un peu déçu de ne pas avoir trouvé en toi la piété que je supposais.
    Ce discours laissait à Lisa une impression de confusion. Tantôt une chose, tantôt l’autre. Peut-être était-il encore sous l’effet de son rêve ? Elle intervint ;
    — Je l’ai fait vraiment à cause de toi, Robert. Si cela ne te plaît pas, ce n’est pas trop tard, je peux me rétracter.
    Robert resta silencieux. Il fouillait la terre du bout de sa canne. Un petit insecte grimpait le long de l’objet.
    — Regarde cet insecte, Lisa. Il fait partie de la création, de la nature, à égalité avec toi et avec moi. Pourquoi nous croire supérieurs à toutes les autres créatures du Seigneur ? L’homme est orgueilleux de naissance. Mais si nous arrivons ne serait-ce que mentalement à aimer aussi la vie d’un insecte, à ne pas lui faire du mal inutilement, nous nous approchons du principe de la création. Nous construisons le jardin de l’Eden dans nos cœurs...
    Lisa, non sans fondement, lui demanda ;
    — Est-ce qu’en moi aussi, tu vois un insecte, que tu m’aimes ?
    Il lui répondit ;
    — Tu te moques de moi, et je comprends que la vie quotidienne est faite de mensonge. Tout n’est pas à notre portée, mais une chose l’est ; essayer chaque jour, voire chaque heure, de devenir un tantinet meilleurs, de faire un peu moins de mal, d’augmenter notre amour pour le monde. N’est-ce pas pour cela que nous sommes ici ?
    Avant, Robert parlait beaucoup plus clairement de son amour pour Lisa ; maintenant, celui-ci semblait n’être plus qu’une toute petite partie dans un amour général et immense.
    Elle repensa aux animaux élevés dans l’étable de son père, qui étaient, en quelque sorte, aimés. Et pourtant, on en prenait et on en tuait quelques-uns le plus froidement possible — et Robert aussi mangeait de la viande. Cette pensée, Lisa n’entreprit pas de la livrer au jeune homme. Ce n’était pas une débatteuse ; elle voulait que Robert lui communiquât de sa sagesse, et son discours ne manquait pas de contenir quelques vérités ; mais qu’en faire dans la vie de tous les jours ? Était-ce possible, même au couvent, d’agir conformément à cette vérité ? Et même dans ce cas, si le couvent était le seul endroit au monde, c’était très peu ; est-ce que cela suffirait à exercer une quelconque influence sur le monde, à lui servir de modèle ?
    Au cours de sa nuit, Lisa avait eu d’autres sujets de méditation. Mais elle avait du mal à trouver les mots qui lui permettraient de passer du discours général de Robert sur l’amour à ce qu’elle avait à dire. Elle commença pourtant ;
    — Robert, je voulais te parler d’une chose qui ne me sort pas de la tête. Avant mon entrée au couvent tu m’as dit une phrase...
    Lisa ne réussit pas à répéter la phrase, mais soudain elle comprit avec une parfaite limpidité que c’était bien à cette phrase que se rattachaient ses visions. Elle poursuivit d’une voix sonore ;
    — Je t’ai parlé dans le confessionnal de mes visions. C’est de cela qu’il s’agit.
    La confusion semblait maintenant dans les propos de Lisa, comme le révélait l’expression dubitative de Robert. Il demanda ;
    — Répète-moi cette phrase. Je t’ai dit tellement de choses, je ne peux pas savoir quelle phrase t’a marquée.
    Ah les hommes ! se dit Lisa, peut-être pour la première fois. Ils oubliaient les choses les plus importantes. Elle se sentit rougir, tandis qu’elle répétait ;
    — Tu as mis ta main sur mon ventre et tu as dit ; « Je n’ai qu’un regret. Que ce ventre ne portera jamais d’enfant de moi, un enfant qui aurait été plus heureux que moi... »
    Robert regarda Lisa dans les yeux avec un regard étonné. Avait-il vraiment lancé cette phrase, ces mots creux, au moment où il était question d’une séparation triste et sérieuse ?
    Mais Lisa ne se laissa pas égarer, et elle lui révéla le plus important. La décision à laquelle elle était arrivée pendant la nuit.
    — Robert, ce ventre veut porter un enfant de toi. Prends-moi, dépose en moi ta semence pour qu’elle y grandisse !
    Robert resta désemparé. Il délibéra par devers soi et finit par demander ;
    — Comment entends-tu cela ?
    — Le plus naturellement du monde, répondit la jeune fille avec simplicité ; le ton de sa réponse était en même temps joyeux et solennel.
    — Je suis ordonné, je ne peux plus me marier, dit Robert très lentement.
    Lisa avait pensé à tout ;
    — Je sais. Un prêtre n’a pas le droit de se marier, mais rien ne l’empêche de se fiancer. On sait que bien des prêtres ont des enfants charnels, beaucoup d’entre eux sont d’excellents pères...
    — Tu penses donc...
    — Oui, comme je te l’ai dit, je peux encore me rétracter. Je pourrais même rentrer chez mes parents, si je ne trouve pas d’autre endroit où aller, et j’élèverai ton enfant avec tout l’amour que je porte en moi. Et tu pourras venir le voir, lui communiquer toute ta sagesse bienveillante. Ainsi pourrai-je accomplir moi aussi ma fonction devant la nature et devant le Seigneur. C’est chose habituelle pour toutes les femmes qui sont avec un homme mais moi je voudrais concevoir notre union avec le sérieux et la solennité qui te caractérisent toutes les fois que tu parles des choses du monde...
    Avec cette longue réplique, Lisa s’était surpassée. Robert la contempla, perplexe, dubitatif, voire un peu admiratif. Mais ce fut encore sur le ton de l’hésitation qu’il demanda ;
    — Tu ne veux donc pas rester au couvent ?
    Pourquoi cette question, son propos n’avait-il pas été clair, n’avait-il pas compris ?
    — Je ne dis pas que je ne veux pas. C’est déjà arrivé que des prêtres aient des enfants avec des religieuses, mais là, c’est un péché. Si je reste au couvent et toi aussi, cela peut toujours arriver.
    — Et si je t’assure que non ? fit Robert, d’un ton étonnamment assuré.
    Pour l’instant, il a le feu sacré d’un prêtre tout juste ordonné. Mais le temps et les circonstances peuvent changer les hommes, non ? Ainsi pensait Lisa, mais elle ne formula pas cette pensée. Dans sa voix il y avait comme une supplication quand elle dit ;
    — Robert, je veux porter un enfant de toi, l’élever avec toute mon attention et mon amour. Puisqu’il en est ainsi et que nous ne pouvons pas nous marier...
    Robert resta longtemps assis, sans rien dire. Il penchait la tête. Manifestement plongé dans de graves pensées. Cet homme en général si éloquent semblait incapable de parler.
    Au bout d’un moment il se leva et aida Lisa à se mettre sur pied.
    — Nous en reparlerons demain. Au même endroit à la même heure, fit-il laconiquement.
    Il partit, la précédant. Il marchait sans se retourner, le dos légèrement voûté. Lisa ne comprenait pas comment elle avait pu accabler son bien-aimé d’un fardeau si pesant.
    Elle avait toute la soirée et toute la nuit pour réfléchir. Qu’est-ce qui déplaisait à Robert, dans ce nouveau sacrifice qu’elle lui proposait ?
    Plongée dans ses pensées, la jeune fille marchait vers le couvent. Soudain, près du portail, elle entendit crier son nom. Elle regarda alentour et aperçut son père, assis près de son chariot, qui l’attendait.
    Elle courut vers lui. Elle se réjouissait de tout cœur de le voir.
    — Toi, papa ! Comment es-tu arrivé jusqu’ici ? demanda Lisa, en regardant son père, son merveilleux père — à tous égards un vrai paysan, un peu fatigué, mais fier, conscient de son état. Lui aussi examina le visage de la jeune femme, qui souriait sous son voile de religieuse, un visage tout de même quelque peu soucieux.
    — Mes affaires m’ont conduit par ici. Je me suis dit que je passerais voir comment tu vis, si on vous donne à manger. Je t’ai apporté quelques petites choses de chez nous...
    Elle avait un père bienveillant, attentionné. Les autres enfants étaient encore à la maison et aidaient la famille. Lisa avait été prise très tôt pour servir au manoir, maintenant elle était religieuse, coupée de son milieu, mais ses parents ne l’oubliaient pas, ne l’abandonnaient pas. Cette petite ferme à la palissade de guingois, n’était-ce pas quand même son chez-soi ? On ne choisit pas l’endroit où l’on naît, mais pendant les années d’enfance, on s’y attache. Robert non plus n’aurait pas d’estime pour qui oublierait sa demeure d’antan.
    Bien des pensées traversèrent en même temps la tête de Lisa, et elles étaient toutes en rapport avec la conversation qui venait d’avoir lieu près du ruisseau. Mais elle se força à les oublier pour un temps. Elle câlina son grand bonhomme de père et dit ;
    — Comme vous êtes gentils, toi et maman ! Mais je n’ai aucun besoin ici de produits particuliers. Nous mangeons suffisamment. Ce ne serait pas convenable si chacune s’en allait grignoter dans sa chambre. Si tu m’as apporté quelque chose, et que ce ne soit pas vous priver, je t’en prie, donne-le pour le couvent. J’en aurai moi aussi ma part comme les autres. Nous sommes comme une seule famille, et je suis sûre que la mère supérieure sera très contente de te connaître et te saura gré de tous tes dons.
    Ce discours, prononcé rapidement, chagrina quelque peu le père de Lisa. Il dit ;
    — Je ne sais pas si je peux. Cela t’était destiné, et il n’y en a certainement pas pour tout le monde... Il y a ici toutes sortes de demoiselles, notre nourriture est simple...
    Lisa éclata de rire. Comme elle l’aimait, son père !
    — Papa, ici toutes les demoiselles deviennent simples, nous sommes toutes égales. Après tout, qu’est-ce qui fait vivre les palais comme les couvents ? Le travail du paysan ! Nous mangeons ici plus ou moins la même chose qu’au village. C’est dans les palais qu’on mange de manière plus raffinée, pas ici !
    Lisa alla chercher l’abbesse pour l’informer de l’arrivée de son père. La mère supérieure, pas fière, ne le fit pas introduire dans la salle de réception, mais se rendit personnellement au portail.
    Elle le remercia pour les produits, et dit qu’on était satisfait de Lisa.
    Enfin, Lisa resta encore un moment en tête à tête avec son père ; soudain elle lui demanda, d’une voix cassée ;
    — Papa, est-ce que tu voudrais que je rentre à la maison ?
    Son père la regarda d’un œil inquisiteur et ne répondit pas. Lisa ne savait pas si le fait d’avoir servi au palais et de vivre à présent dans un couvent avait été pour les siens un objet de fierté ou si cela les avait éloignés d’elle. Toutes les fois qu’elle rentrait, on était toujours très gentil, très affectueux avec elle, mais Lisa n’avait jamais posé — et ne s’était jamais posé — cette question. Elle n’y avait jamais réfléchi, elle avait vécu sa vie, en fonction de son bon vouloir et de son bonheur.
    Que diraient-ils si elle rentrait définitivement — ou provisoirement — à la maison pour y demeurer, si elle y mettait au monde un enfant de Robert ? Elle, une jeune fille, qui n’avait pas encore connu d’homme, réfléchissait à une chose pareille. Elle ne serait pas une fille-mère ordinaire, qui apporterait chez soi la gêne ou la honte ; elle serait la compagne non épousée d’un prêtre. À moins que, du point de vue des gens du village, ce ne fût encore pire ?
    Tout cela, elle ne pouvait pas le demander à son père. D’autant qu’elle même ignorait quelle serait la décision de Robert. La réaction de son père en tout cas ne lui permettait pas de deviner comment sa famille prendrait son retour. Trouverait-on de la place pour elle ? Peut-être se disaient-ils qu’après avoir dans son plus bel âge goûté aux délices d’un château une jeune fille était inapte à partager la promiscuité d’une cabane...
    Mais pour l’instant, c’était là pour Lisa une question d’importance annexe. Elle prit congé de son père et aussitôt se mit à réfléchir à ce que pouvait signifier le comportement de Robert.
    Elle aurait pu se dire ; attendons, demain tout sera clair et je veux obéir à Robert. Mais ce n’étaient pas les questions qui manquaient et elle ne pouvait pas se contenter d’attendre ; elle savait que Robert n’était pas homme à de vouloir vivre une vie de péché ; il venait pourtant de confirmer qu’il l’aimait. Et que signifiait ce regret fugitif qui était passé une ou deux fois comme un éclair dans ses propos, regret de ce qu’elle n’était pas allée au couvent en raison d’une profonde ferveur, mais en sacrifice pour l’homme qu’elle aimait ?
    Ces questions ne cessèrent de la tourmenter jusqu’à la fin de la soirée. La nuit, néanmoins, elle trouva le sommeil, épuisée qu’elle était par l’insomnie de la nuit précédente.
    Le lendemain, elle était au rendez-vous avant lui.
    Si la veille elle était venue avec sa résolution toute prête, elle n’avait aujourd’hui aucune certitude. Il devait y avoir quelque chose, quelque chose qui troublait Robert et qu’il voulait lui dire, quelque chose que Lisa ne pouvait deviner ; elle n’essayait même plus. De fausses déductions l’auraient poussée à imaginer des choix erronés.
    Elle ne cessait cependant de se poser une seule et unique question ; et si Robert n’acceptait pas son nouveau sacrifice, s’il lui demandait de rester au couvent ? Que ferait-elle alors ? Tout désir de Robert était pour elle un ordre, mais elle n’était quand même pas obligée de supporter l’incertitude et les affres perpétuelles d’une telle situation — s’il était possible de les éviter. La solution dépendait en tout cas de sa manière à lui de concevoir le cas échéant leurs possibilités de vie et d’avenir.
    En arrivant, Robert était aussi accablé que la veille en partant. Mais il émanait de lui une douceur particulière, qui n’était pas de l’humilité. Il dit à moitié distraitement ;
    — Ah, tu es déjà là. C’est très bien.
    Qu’y avait-il d’étonnant, puisque c’était convenu ?
    — As-tu réfléchi ? lui demanda Lisa, de manière peut-être même un peu trop concrète.
    — Ecoute, Elisabeth, ce sont des choses qu’on ne dit pas en une phrase. Je voudrais que tu restes au couvent ; mais si tu me demandes de t’expliquer pourquoi, je n’ai pas de réponse claire à te donner.
    Lisa insista ;
    — Pourquoi ne veux-tu pas d’enfant de moi ?
    — Peut-être même je voudrais bien, mais je ne peux pas exiger que... Qu’est-ce que je raconte ! Bref, Elisabeth, je n’aurai pas cet enfant avec toi.
    Lisa fut prise de tristesse.
    — Qu’est-ce que cela veut dire ?
    Elle était vierge ; mais au village et au manoir, elle avait entendu raconter des choses et d’autres sur la manière de faire les enfants, et elle pensait être au clair en cette matière.
    — Écoute-moi, Elisabeth. Cela n’a rien à voir avec le fait d’être prêtre. Si je le suis, c’est peut-être en partie aussi pour cela. Quand j’ai pris le temps de réfléchir à la vie et que j’ai voyagé de par le monde, j’ai eu bien des rencontres et j’aurais aussi pu faire avec des femmes ce qu’il faut pour qu’elles aient des enfants. Mais je n’ai pas pu. Je n’ai pas été en mesure de faire ce qu’est capable de faire n’importe quel bûcheron ou apprenti cordonnier. Tu me comprends ?
    Quelque chose commençait à pointer en elle. Elle avait entendu dire qu’il existait des hommes pareils. Qu’il y en avait de plus vigoureux et de plus faibles, indépendamment de leur physique. Mais elle n’arrivait pas à se convaincre que Robert, si viril, si aimé, si aimant, pouvait être de ceux-là.
    Il l’attira contre lui.
    — Tu comprends ? Pour la majorité des hommes, il se passe quelque chose quand ils pressent contre eux la jeune fille qu’ils aiment. Pour moi pas.
    Lisa pressa fortement contre lui son bas-ventre. Effectivement, elle ne sentit pas ce qu’elle avait perçu une fois en dansant avec un garçon qui n’était rien pour elle. Une sensation qui avait été pour elle à l’époque désagréable mais excitante.
    — Puis-je t’aider d’une manière ou d’une autre ? demanda Lisa, toute triste.
    Elle avait effectivement du chagrin, pour Robert, pour elle, alors que personne ne lui avait jamais expliqué qu’une circonstance apparemment si futile pourrait de quelque manière s’avérer décisive.
    La voix de Robert aussi était triste quand il dit ;
    — Pour moi, je le crains, personne ne peut rien, ni toi ni personne d’autre. C’est une malédiction de naissance. Mais cette vie, même avec ce défaut, il faut que je la vive, que j’en prenne le meilleur, que je lui donne le meilleur. Faute d’avoir des descendants charnels, je pourrai en avoir des spirituels...
    — Mais alors, cette phrase... lança Lisa, d’un ton presque de reproche.
    — Je reconnais qu’elle n’avait pas d’objet. On n’a pas le droit d’en semer ainsi à l’aveuglette. Mais à l’époque, je ne l’ai pas dite avant tout à cause de ton départ au couvent mais bien plutôt à propos de ce dont je viens de te parler. Voilà pourquoi ta décision d’aller au couvent a été pour moi un soulagement. Je t’avais liée à moi par mon amour, mais à un moment ou à un autre, en tant que femme, tu m’aurais demandé d’être un homme. C’est aussi la raison pour laquelle je t’ai dit que mon amour pour toi est céleste, et cela est vrai. L’amour céleste, ma chère Elisabeth, n’est pas moins précieux — bien au contraire — que celui que la Bible décrit comme un péché...
    Une pensée désobligeante passa par la tête de Lisa ; voilà pourquoi il avait choisi une domestique ! Avec elle, tout lui était permis. Des demoiselles l’auraient mis devant des exigences ; elle, servante, il lui suffirait pour être heureuse d’être à côté de son seigneur et maître. Mais elle chassa aussitôt cette pensée loin d’elle.
    Elle ignorait encore si cela était vraiment aussi bon qu’on le disait — dans les plaisanteries des paysans comme dans les romans de cour. Mais elle savait, que c’est une chose naturelle et nécessaire à la vie.
    Elle porta la main à cet endroit du corps de Robert. Il y avait tout de même quelque chose. Lui, dans une position d’humilité, avait fermé les yeux.
    Lisa ne savait toujours pas si elle resterait au couvent.

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