VI

 

   Lisa se tenait debout à sa place habituelle. Quand elle commençait à s’ennuyer, elle remontait la rue, longeait une certaine maison dans un sens puis dans l’autre. Elle ne s’éloignait pas beaucoup, plus loin c’était le territoire d’autres filles.
    Elle portait ce qu’on pourrait appeler son uniforme : des bas noirs jusqu’à mi-cuisse, une jupe en cuir qui atteignait tout juste l’entre-jambes, un chandail moulant son buste. Elle aimait bien de temps à autre jouer avec ce dernier. Par exemple découvrir un de ses seins.
    Avec des vêtements si légers, en ce début d’automne, il faisait déjà bien froid, mais pas au point qu’il fallût passer aux tenues d’hiver. L’habitude comptait pour quelque chose. Et les clients devaient pouvoir les reconnaître.
    Plus nombreux étaient les curieux. Il n’était pas fréquent d’avoir l’impression que l’affaire était dans le sac et qu’il fallait passer aux offres. Et même là, souvent, ça ne marchait pas. Certains demandaient le prix, mais sans avoir pour autant l’intention de faire affaire.
    Bien que ce fût un jour férié, il y avait peu de gens dans la rue. L’air était bas, pesant, moite, l’atmosphère était mélancolique. Sans doute une zone de basse pression ou une tempête magnétique. Les gens n’avaient pas envie de quitter le confort de leurs appartements.
    La clientèle ne comptait guère de propriétaires d’appartements. Il s’agissait plutôt de travailleurs immigrés souffrant de solitude et d’isolement, de gens de couleurs diverses, de pauvres représentants de commerce, de touristes ou de voyageurs de passage. Parfois aussi quelques matamores de province montés à la capitale exprès pour s’amuser. Et puis des habitués, que l’on tenait pour de vieilles connaissances et dont les motivations étaient difficiles à déterminer.
    Elle fut tentée d’entrer dans un bar et de prendre un petit remontant contre le froid. Elle connaissait les filles ; elles ne se vexeraient pas de son apparition et se garderaient de mettre en évidence leur situation privilégiée.
    Dans le travail, elle avait de bons atouts mais peu d’ancienneté. Comme dans toute branche, il fallait se creuser son trou. C’était aussi une question de chance. Certaines se retrouvaient tout de suite dans une maison élégante, où elles faisaient un travail plus qualifié, même sans avoir les connaissances et l’expérience nécessaires. Les relations comptaient, ainsi que la capacité de bien s’entendre avec les chefs. Lisa n’était pas tombée du premier coup sur un bon manager. Elle aurait dû davantage étudier le terrain.
    Mais travailler à son compte était dangereux : tôt ou tard, on était prise dans un réseau. Lisa n’avait pas choisi, elle avait pratiquement accepté la première offre, évitant ainsi tous les désagréments auxquels d’autres filles, à ce qui se disait, n’avaient pas échappé.
    Elle appréciait son gars et lui obéissait de bon gré, en toute amitié. Ils s’entendaient bien et en tout cas, il ne lui faisait pas de misères. Il n’était pas trop exigeant et fermait les yeux toutes les fois qu’on pouvait soupçonner des pourboires substantiels. Mais dans la hiérarchie de leur univers, il était situé relativement bas.
    Lisa était loin de connaître l’ensemble de la structure. Elle pouvait simplement subodorer, au comportement de certains, qu’il s’agissait de patrons. Quant à savoir combien il y avait de niveaux, elle n’en avait pas la moindre idée. Pas plus que sur les formes de concurrence entre les différents groupes.
    En revanche, elle n’ignorait pas ce qui était à la portée des filles. Elle, malheureusement, en dépit de son physique, elle était réduite à travailler dans la rue. Donc pratiquement au niveau le plus bas. Même si c’était dans ce quartier-là, et non dans de lointaines banlieues ou à la gare de chemin de fer.
    Sans son gars elle n’en serait même pas là. Dès la première semaine les collègues l’auraient évincée.
    Une femme qui était depuis fort longtemps dans le métier et avait fréquenté les meilleurs endroits — elle avait été renvoyée au trottoir pour cause de vieillissement — lui avait dit qu’une fille avec son physique aurait pu travailler dans telle ou telle maison. Elle les connaissait toutes. Avec leurs spécialités, avec leurs trucs... Elle lui avait fait comprendre qu’elle n’avait pas eu de chance avec son gars, mais qu’une fille comme elle pouvait espérer se faire remarquer.
    C’est pourquoi Lisa entre-temps regardait les hommes non seulement comme clients, mais aussi comme employeurs potentiels. Elle n’en connaissait de vue que quelques-uns. Peut-être n’était-elle pas assez curieuse, peut-être manquait-elle d’ambition, pour ne pas avoir étudié à fond les possibilités de carrière.
    Cette femme lui avait aussi demandé comment elle travaillait et lui avait communiqué plus d’un truc. Le bon vieux temps était révolu, où la patronne instruisait les filles et ne cessait d’avoir l’œil sur leur comportement et leur pratique. Peut-être cela se faisait-il encore dans les maisons les plus célèbres et les plus traditionnelles. Mais comme partout ailleurs, dans ce métier aussi, la compétence professionnelle se trouvait dévalorisée. Chaque profession a ses trucs, qu’il faut apprendre. Les talents naturels ne suffisent pas.
    Un jour, un vieux monsieur lui avait dit :
    — Aujourd’hui, plus personne ne connaît le métier ! On n’essaye même plus de servir correctement le client. Vite fait bien fait, on empoche l’argent.
    Que savait-elle de la manière dont s’établissaient de nos jours les relations d’argent, et à quel point elles étaient toutes impitoyablement exploitées... Plus le métier était public, mieux elles étaient protégées. Même par la loi. Plus le métier était honteusement rejeté dans la clandestinité, plus les relations devenaient brutales.
    Et pourtant c’était encore une des manières les plus faciles de gagner correctement sa vie et de vivre dignement le reste du temps. Il aurait été avantageux d’épouser un hommes riche, mais où aller le chercher quand on n’appartenait pas d’emblée à leur univers ? On pouvait être aussi jolie et aussi charmante qu’on voulait, pour eux on restait toujours une marchandise. Certaines — des exceptions — avaient pourtant de la chance et mettaient la main sur un gars hors du commun.
    Mêmes elles, les filles du quartier, se laissaient appâter par de pareils contes de fées. Qui n’aime pas rêver ? Mais les histoires de filles perdues tirées de la fange ne quittaient pas pour autant les pages des vieux romans.
    Comme l’histoire de ce jeune journaliste qui, grâce à une prostituée, était devenu millionnaire. Il devait également s’agir d’un parfait voyou — mais l’histoire ne disait rien sur ce point.
    Les patrons auxquels appartenaient les enfers d’ici étaient eux aussi multimillionaires, bien que la société ne les tînt pas en très haute estime. Si certains d’entre eux évoluaient peut-être dans les hautes sphères, ils devaient soigneusement y dissimuler cette source de leurs revenus — et Lisa n’en représentait qu’une gouttelette — et montrer que leur richesse provenait de sources diverses.
    Même épouser un demi-patron aurait été un coup de chance, mais Lisa aurait pris le temps de réfléchir avant d’accepter. Non point à cause du risque peu vraisemblable de prison qui guettait immanquablement pareil individu, mais de peur d’autre chose : plus on s’approche de Zeus, plus on est près de la foudre, disait-on. Dans son métier actuel, Lisa, bien que dépendante, avait l’impression d’être quand même plus libre que si elle était la femme ou la maîtresse d’un quelconque mafioso.
    On racontait comment on avait attiré des filles dans le métier. Les anciennes histoires de misère qui faisaient pleurer dans les chaumières n’étaient plus trop vraisemblables aujourd’hui. De nos jours, elles n’étaient pas très nombreuses celles qui venaient faute d’avoir trouvé un autre travail. On ne mourait pratiquement plus de faim. Il existait quand même une protection sociale minimum, quelque déplaisante et injuste qu’elle fût.
    Certaines venaient à cause de la drogue. Les pourvoyeurs commençaient par les intoxiquer, puis elles tombaient sous leur coupe. Il y avait des cas ; mais était-ce bien le plus typique ?
    Lisa en tout cas était venue de sa propre volonté uniquement pour gagner plus d’argent, pour être mieux habillée, pour se permettre dans la vie quelques petits luxes. Elle n’était pas la seule. Il y en avait qui, dans la journée, travaillaient dans des bureaux, des jeunes filles parfaitement respectables qui le soir venaient là arrondir leurs fins de mois. Faire plusieurs boulots à la fois, cela révélait toutes leurs qualités — il ne faut pas laisser enfouis ses talents, dit-on.
    Lisa avait quitté son travail peu après avoir commencé à gagner relativement bien sa vie. Elle y avait quelques ennuis, voire un vrai conflit en perspective. Comme elle ne supportait pas les conflits — alors que d’autres ne peuvent s’en passer —, elle avait pris les devants et avait quitté sa place. Maintenant elle était là et ne le regrettait pas. Elle n’avait pas trop de soucis, et dans une certaine mesure son travail lui était même agréable.
    Heureux celui qui aime son travail — dit-on. Lisa essayait d’aimer le sien. Avec une bonne dose d’autosuggestion.
    Le seul problème restait le marché. Comme partout ailleurs dans le commerce, l’offre était supérieure à la demande, et souvent on peinait toute la journée sans gagner au bout du compte un centime.
    C’était les plus accrocheuses, les plus entreprenantes qui l’emportaient le plus souvent, mais il faut dire, et c’est tout à leur honneur, que la plupart des filles avaient leur dignité et que même dans ce métier elles ne se laissaient guère humilier. Certaines avaient plutôt tendance à vouloir humilier le client — sinon autrement, du moins par leur froideur ou par un comportement exagérément routinier. Ce n’était pas correct. Cette ancienne profession avait ses règles et son code d’honneur, il convenait de les respecter. Celles qui laissaient paraître leur indifférence n’étaient tout simplement pas de bonnes travailleuses, elles ne pouvaient espérer un succès de longue durée.
    Pour choisir pareille profession, il fallait se débarrasser de tout complexe. Comme ailleurs, ici aussi, la principale vertu était la réserve — le travail honnête et compétent. Lisa le savait d’instinct. Mais les écarts étaient inévitables. Sous l’effet de la mauvaise humeur, de la pression atmosphérique ou du comportement du client, chipoteur ou méprisant. Surtout, il ne fallait pas être trop sensible. Mais il n’était pas bon non plus de se laisser mener par le bout du nez. Ce n’était pas fréquent, mais cela arrivait. Jamais avec les hommes fortunés, plutôt avec les pauvres types, ceux qui venaient là dépenser peut-être leurs derniers centimes, jouer les matamores et tenter de passer sur elles la mauvaise humeur engendrée par leurs conditions de vie ou leur propre ineptie. Ils se vengeaient non point sur les coupables, mais sur elles qui se trouvaient elles aussi en difficulté.
    En son for intérieur, Lisa ne manquait pas de fierté. Seuls ceux qui n’y connaissaient rien pouvaient affirmer qu’il n’en fallait pas pour faire pareil métier. Que c’était gênant pour le service. En dépit de son expérience fort limitée, elle était fermement convaincue que la fierté était absolument indispensable dans ce métier. Mais ce n’était pas par compensation. Car elle ne le considérait pas comme le dernier dans la hiérarchie sociale.
    Loin de là. Quand on parlait de l’un des plus vieux métiers du monde — quelle que soit l’ironie de la formule, toute plaisanterie contenait au moins une demi-vérité — cela voulait dire qu’il avait eu sa place dans la société, que les humains en avaient eu besoin. Pour être cynique : si les hommes payaient, c’est que la marchandise était nécessaire et valait la somme payée. Depuis des temps immémoriaux les hommes physiquement les plus vigoureux s’étaient emparés de l’essentiel des moyens de paiement ; la femme avait donc dû mettre toute son habileté à se les procurer auprès de leurs détenteurs.
    On dit parfois que la prostituée accomplit un rude travail et ne reçoit que fort peu, alors que l’épouse, qui n’est souvent qu’une médiocre dilettante, emporte le gros lot. Pour cela aussi, il fallait des talents admirables... À bien des égards, l’épouse se livrait au même commerce, mais de manière différente.
    Les liens entre les droits que l’homme s’était inventés, droits dits naturels et droits confirmés par la jurisprudence, étaient assez embrouillés. Paradoxal mais vrai : dans la société c’étaient peut-être la loi qui était à l’origine des plus grandes injustices...
    Un frisson parcourut ses épaules. Elles étaient belles, rondes, féminines — nues. Elle ferait quand même mieux d’aller au bar se boire un apéritif.
    Certains clients n’aimaient pas les odeurs d’alcool, mais en tout cas Lisa n’embrassait jamais. Et elle n’avait pas l’intention de beaucoup boire. Il y avait beaucoup d’exagérations dans ce qui se disait sur la consommation d’alcool ou de drogue chez les filles. Les filles en question ne faisaient pas long feu dans le métier. Elles étaient impitoyablement écartées, sinon par des règles, en tout cas par la concurrence. Tous les métiers exigeaient du bon sens et de la sobriété. On trouvait sans doute des égarements pareils dans les sociétés primitives. Mais dans une société civilisée il y avait des règles strictes. En cette matière naturellement, les coutumes étaient autres en Orient qu’en Occident et les caractéristiques nationales comptaient, et caetera — c’était bien naturel, cela ne faisait qu’accroître l’intérêt et la diversité de la chose pour le consommateur international.
    Lisa n’était pas obligée de réfléchir à ces questions, la seule chose qui la motivait, c’était la représentation mentale de l’argent qu’elle allait gagner. Un tout petit verre d’apéritif dans le sang, ce serait seulement un secours d’urgence contre la fraîcheur de l’automne.
    Elle allait entrer dans le bar quand un bel homme élancé qui ne lui avait pas fait l’effet d’un client potentiel, l’aborda. Il lui tendit la main en disant :
    — Jeune fille, j’aimerais faire votre connaissance.
    Curieuse approche ! En général, ils demandaient le prix du bout des lèvres, en faisant mine de regarder autour d’eux, comme pour vérifier que personne ne surveillait leur petit manège.
    Lisa prit la main qu’on lui tendait. Elle n’avait aucune raison d’imposer à ses clients ses principes ou ses habitudes. Dans la notre société, le client, comme on a dit, a toujours raison, il faut toujours sourire et s’excuser même pour une faute inexistente si le client l’exige.
    Avec son expérience relativement modeste, Lisa avait tout de même compris que l’un des aspects positifs du métier était la possibilité de rencontrer des gens extrêmement divers. En étant suffisamment attentive, elle pourrait les classer — certains suscitant des sentiments amusés, tristes, tragiques, de la compassion...
    L’homme dit :
    — Je m’appelle Robert.
    Ce nom lui convenait parfaitement : Lisa avait l’impression de l’avoir rencontré dans l’une de ses vies antérieures.
    En même temps, on ne disait pas forcément son nom au premier venu. Les prostituées les plus célèbres utilisaient pour la plupart des noms d’emprunt. Le nom d’état civil devait demeurer une affaire strictement personnelle.
    — Moi je suis la Scandinave, répondit Lisa.
    C’était le nom qu’elle s’était choisi. Pourquoi justement celui-là, si long, si lourd, elle aurait été incapable de l’expliquer. Tout simplement il lui plaisait, même si elle ne prétendait aucunement généraliser ni représenter à elle seule toute l’Europe du Nord. Ce pseudonyme n’était pas des plus heureux, car tous comprenaient aussitôt qu’elle cachait son nom véritable. Il se trouvait des capricieux pour ne pas s’en accommoder.
    Mais la plupart ne tenaient pas à connaître le nom des filles. Ils conversaient amicalement avec elles, leur tapaient paternellement sur l’épaule et passaient leur chemin. Sans plus jamais repenser à elles. Ni Lisa ni aucune autre n’avaient besoin de leur souvenir. Cela dépendait du type de mémoire, certaines disaient qu’elles se souvenaient de tout, mais Lisa estimait que c’était absurde. On se souvient de quelques cas d’exception. On préfère la plupart du temps tout oublier, c’est une réaction de défense.
    Son interlocuteur aussi se mit à rire, et dit :
    — Je voudrais connaître votre vrai nom.
    C’était bien d’être vouvoyée, cela plut à Lisa. Elle demanda :
    — Et pourquoi donc ?
    Le jeune homme s’expliqua :
    — Vous savez, je vais vous dire franchement. Je vous ai suivie plusieurs fois, et je me suis convaincu que je veux être votre ami.
    Qu’est-ce que cela voulait dire ? S’agissait-il du cas de figure le plus sentimental — le noble chevalier qui veut aider une charmante jeune fille à sortir du ruisseau ? Cette idée la fit sourire. Elle dit, d’un ton moqueur :
    — Bon, si vos intention sont tellement sérieuses, je ne peux pas vous cacher plus longtemps mon état civil. Le nom qui figure sur mon acte de naissance est Lisette.
    — Je m’en doutais, rétorqua, Dieu sait pourquoi, Robert.
    Pourquoi parlait-il ainsi ? Lisa était un peu décontenancée, mais elle ne le montra pas. Elle aussi, elle avait l’impression de connaître son nom. Était-ce une idée folle ? Ou bien s’étaient-ils vraiment rencontrés dans leurs vies antérieures — ce qui expliquerait leur obscur pressentiment d’aujourd’hui ?
    — Est-ce que quelqu’un vous l’a dit ? demanda Lisa.
    — Non, Lisette, c’est plus compliqué, répondit Robert.
    Il était sérieux, et ne s’expliqua pas davantage.
    Il n’était sans doute pas là pour bavarder. Pour passer aux choses sérieuses elle proposa :
    — Nous montons ?
    Et d’un signe de tête elle montra le premier étage de la maison, auquel menait un étroit escalier en colimaçon.
    Robert hésita un moment :
    — Je vois que vous êtes frigorifiée à force d’être ici sans bouger, fit-il. Que diriez-vous d’un vin chaud ou d’un grog dans un bar à votre convenance ?
    Sur le coup, Lisa ne sut quoi répondre. Ce genre de client ne faisait que prendre du temps. Et ils ne payaient pas davantage pour autant. Pendant ce temps, on pourrait s’en faire plusieurs, et multiplier d’autant ses revenus.
    Lisa n’était pas particulièrement vénale et, comme tout un chacun, elle aimait bien les rapports humains. Mais elle n’était pas encore sûre : devait-elle voir dans l’invitation de l’homme un signe qu’il la considérait comme un être humain ?
    Elle n’avait pas envie de rompre sa routine sans raison particulière.
    Par ailleurs, ce jour-là avait tout l’air de l’une de ces journées vides où il ne vient pas foule de clients. Elle avait déjà connu des journées blanches. Mais celui-là n’était quand même peut-être pas sorti pour boire des grogs. Et puis après tout, Lisa se réservait toujours le droit de prendre une journée de repos.
    Elle regarda sa tenue et pensa au bar où elle avait eu l’intention d’entrer. Le jeune homme semblait lire dans ses pensées. Il fit :
    — Si cela vous gêne ici, nous pouvons aller dans un autre quartier.
    Ce qu’elle ne pouvait pas faire habillée comme elle l’était.
    Elle dit :
    — Dans ce cas-là, il faudrait que je me change...
    Robert consentit :
    — Bien sûr, je vous en prie. Je vous attends !
    Curieux, vraiment curieux, se dit Lisa, encore hésitante, tout en montant dans son cagibi — dont le loyer était payé par son employeur et qui était à sa disposition tant qu’elle travaillerait pour lui.
    Il était assis sur le palier et lisait le journal. Il la regarda d’un air interrogatif.
    — Un client m’invite au bar, il m’a demandé de me changer. Le jeune homme sourit. Ils étaient bons amis. Peut-être était-ce pour lui qu’elle restait sur le trottoir sans essayer de se trouver une place meilleure.
    — Il faudra que tu doubles le tarif ! Tu sais ce que ça côute, les dames de compagnie ! lui lança son négrier, qui lui-même n’était pas un modèle de vénalité. Ici, même les plaisanteries tournaient autour de l’argent.
    Il fallait se plier aux désirs du client — cela allait de soi. Quand ils n’étaient pas trop humiliants.
    Lisa haussa les épaules et fila dans sa chambre.
    Elle n’opéra pas très rapidement. Elle ne se borna pas à se changer ; elle se débarrassa de son fard provocateur et se remaquilla de manière plus discrète.
    Elle aimait s’habiller avec élégance. Alors que la mode du jour était négligente, elle tenait à se vêtir avec bon goût et élégance. C’était l’une des raisons qui l’avaient poussée à chercher des revenus plus élevés.
    Quand elle arriva au bas de l’escalier, même son manager haussa les sourcils. En arrivant et en partant, Lisa tenait à être particulièrement attirante, à laisser l’impression qu’elle se trouvait dans ce quartier tout à fait par hasard. Elle prenait du plaisir à ce jeu.
    Elle sortit dans la rue. Robert lui tournait le dos, et quand il se retourna, il ne la reconnut pas. Elle lui dit :
    — Eh bien, Robert, vous attendez quelqu’un ?
    Il resta quelque instants saisi de surprise — à moins qu’il ne fît semblant de manière particulièrement habile — puis demanda :
    — C’est vraiment vous, Lisette ? !
    Oui, elle était belle et elle le savait. Et elle n’ignorait pas que Robert ou n’importe qui d’autre aurait pu lui demander : « Pourquoi ne faites-vous pas partie de la haute société, pourquoi gagnez-vous votre vie dans le quartier des maisons de joie ? »
    — Me trouvez-vous digne d’entrer à côté de vous dans un lieu public ? fit Lisa, en quête de compliments.
    Robert répondit ce qu’on attendait de lui :
    — C’est peut-être moi qui ne suis pas digne de me tenir à côté de vous, Lisette...
    À proximité, il y avait un endroit tout à fait élégant, qui échappait aux vapeurs interlopes du quartier. Ce fut Lisa qui le choisit. Elle y conduisit Robert. Dès que quelqu’un lui offrait le bras elle se sentait une vraie « lady ». Ils entrèrent dans le restaurant l’air dégagé et le garçon, que Lisa connaissait de vue, s’inclina devant eux pour les accueillir. Elle était élégante, et lui devait avoir de l’argent. On les conduisit à une table et on leur tendit le menu. Robert se montra à la hauteur des circonstances, elle ne manqua pas de l’imiter.
    Quand elle dut choisir un plat, elle fut partagée entre sa tendance naturelle à l’économie en matière de nourriture (et non de vêtements) et le désir de briller. Que ce fût aux frais de l’autre, cela aurait pu l’inciter à être plus modeste, mais un sixième sens lui suggérait que le prix du plat qu’elle choisirait serait le révélateur de sa valeur.
    Ce qui comptait en l’occurrence, ce n’était pas le goût des plats — la moitié des noms étaient de toute façon inconnus, même s’ils ne désignaient pas forcément autre chose qu’un morceau de viande tout à fait ordinaire —, c’était le prix. Ou peut-être était-elle victime de son métier ? Un métier où le prix comptait plus que la qualité de la marchandise, l’argent plus que la puissance naturelle du partenaire ?
    Lisa ne choisit pas le plat le plus cher, mais elle resta dans le haut de gamme, donnant l’impression qu’elle prenait son plat préféré de tous les jours.
    Robert eut un geste d’approbation et passa la commande.
    Ce n’était pas un endroit à vin chaud, bien qu’on leur en eût sans doute préparé, s’ils en avaient formulé le désir. Robert demanda :
    — En ce qui concerne la boisson, vous n’avez pas changé d’avis ? Quelque chose de chaud et de fort ?
    Lisa n’avait formulé aucun avis. La proposition était venue de lui. Grande dame, avec même une certaine hauteur, elle dit :
    — Je pense que vous devriez commander quelque chose qui aille bien avec les plats...
    À nouveau, il eut l’air satisfait. En cette matière il n’était manifestement pas né de la dernière pluie.
    — C’est ce que nous allons faire, dit-il, et il commanda une bouteille d’un bon vin français.
    On servit les plats assez rapidement. Ils parlaient peu, et de manière superficielle.
    Soudain Robert demanda :
    — Lisette, connaissez-vous les théories freudiennes ?
    Lisa se sentait désormais en confiance et elle n’entendait pas lui servir les biographies légendaires qu’elle s’était fabriquées dans ses moments d’inspiration. Elle dit :
    — Me croirez-vous si je vous dis que j’ai fait de la psychologie à l’université ?
    Robert ouvrit de grands yeux :
    — À l’université ? De la psychologie ?
    Prenait-il vraiment cette histoire pour une invention, pour un des trucs habituels des filles de son espèce ?
    Lisa eut un sourire de grande dame :
    — Je dois vous avouer que je n’ai pas beaucoup d’ancienneté dans le métier. J’ai commencé tard et je n’ai pas l’intention de rester longtemps.
    La voix de Robert était encore un peu hésitante quand il demanda :
    — Pourquoi avez-vous arrêté vos études ?
    — Je n’arrivais plus à payer. Je suis partie travailler, mais mon salaire était insuffisant. Si mon métier actuel ne me gâche pas, je pourrai dès l’année prochaine reprendre mes études.
    Lisa comprit que cette histoire avait tout l’air d’une invention, de ces histoires habituelles dans le métier et qui avaient comme objectif moins de toucher le cœur des hommes, que de se fabriquer une réputation à leur usage personnel. C’était un de leurs jeux, jeu étrange, qui révélait combien leur métier n’était pas ressenti comme convenable.
    Il émanait de Robert, très naturellement, un certain scepticisme. Il se mit à réfléchir à haute voix :
    — Savez-vous, Lisette, je vais vous dire. Votre aveu me déçoit plus qu’il ne me surprend agréablement.
    Était-ce la suite du jeu ? Lisa eut un rire bref. Comme les dames les plus respectables. Elle demanda :
    — Mon Dieu, pourquoi ?
    Bien sûr, elle aurait pu le deviner toute seule. Déçu, il pouvait l’être parce qu’il prenait l’histoire de Lisa pour une banale invention. Ou bien à l’idée qu’une jeune fille voulant une formation universitaire utilise de tels moyens pour continuer ses études. Ou encore parce qu’elle n’était pas une vraie prostituée, levée sur le trottoir. Peut-être avait-il voulu lui faire un grand honneur en transformant l’espace d’un soir l’enfant déchue en une grande dame — et il avait découvert qu’elle l’était déjà...
    Oui, à les écouter, on pourrait croire qu’il n’y a pas une seule prostituée par vocation. Rares sont celles qui reconnaissent qu’elles font leur métier avec plaisir. Lisa aurait bien été disposée à le faire — par bravade peut-être, ou pour toute autre raison extérieure — mais ses données biographiques ne lui en fournissaient guère l’occasion.
    Peut-être Robert imaginait-il ce que ferait une psychologue dotée de son passé. Elle recevrait de petits grillons du foyer et leur donnerait des conseils pratiques. Pourquoi pas ? Pour ce faire, il faut avoir des expérience variées...
    Peut-être Lisa avait-elle inventé ces années d’études en psychologie ? Peut-être en avait-elle seulement rêvé quand elle était au lycée ?
    L’atmosphère dans le restaurant mettait la tête de Lisa sens dessus dessous. Le vin rouge y contribuait. Avait-elle ou non passé deux années à l’université ?
    Pensif, Robert dit :
    — J’avais un plan pour vous. Franchement.
    Lisa, comme tous les êtres humains, était curieuse de nature. Elle demanda, excitée :
    — Quel plan ?
    — Non, non, se défendit Robert. Nous en reparlerons plus tard.
    Et il versa dans les verres le restant de vin.
    On avait fini de manger. La scène de la grande dame au restaurant touchait à sa fin. Faudrait-il à présent payer à Robert ces minutes comme d’habitude ou autrement ? Et comment ?
    C’est qu’entre-temps, elle s’était prise à le regarder comme son cavalier et non comme un client. Elle était sur le point de tomber amoureuse. Mais en son for intérieur une voix lui disait : attends...
    Curieux monologue, non ? Comme si tomber amoureux était quelque chose de raisonnable, quelque chose qu’on pouvait commander. À moins que...
    Après ses dernières paroles, elle avait à nouveau regardé le jeune homme comme un client ordinaire, à certains égards plus original que la plupart. On dit que ce sont les originaux qui embellissent le monde. Robert avait embelli son monde à elle pour quelques moments. Merci donc ; et puis en avant, une-deux, sur les voies accidentées de l’existence.
    Gravement, elle demanda :
    — Et maintenant ?
    — Je voudrais vous voir en tête à tête, fit froidement son client. Vous n’avez peut-être pas oublié l’endroit où nous nous sommes rencontrés ?
    Pourquoi cette méchanceté ? Quelle faute avait-elle commise ? Elle répliqua avec franchise :
    — Eh bien c’est la fin du conte de fées..., dit-elle en crispant les lèvres.
    — Je suis désolé, mais...
    Cette phrase inachevée en disait plus long que s’il l’avait conclue.
    Le règlement de la note pouvait le faire réfléchir, mais non le fâcher. Chacun doit bien avoir une petite idée du prix des divertissements. Est-ce que c’était l’idée de donner de l’argent à Lisa qui lui gâchait son humeur ?
    Cela fit mûrir en elle une décision.
    — Est-ce que nous retournons là-bas ? demanda-t-elle.
    Question bête. Mais la véritable bêtise sert-elle à autre chose qu’à embellir les femmes... ?
    — Avez-vous un autre endroit à proposer ? demanda Robert.
    Il n’y avait toujours pas trace de cordialité dans ses paroles. Si Lisa avait été sa compagne, il aurait été grand temps pous elle de se vexer. Mais elle servait un client, elle avait tout simplement le droit de sourire.
    Si Robert avait été son véritable cavalier, elle aurait pu l’inviter chez elle. Pas de bon cœur pourtant. Car elle tenait à l’unique petit espace de liberté qui lui restait.
    Donc, changer de tenue, se retransformer en fille de trottoir, et offrir ses fesses au regard des soûlards qui l’examinent comme si elle était une pièce de boeuf.
    Une fois l’addition payée, quand ils eurent quitté la table, Robert redevint un agréable compagnon.
    Il la prit par le coude, la regarda de côté et dit en rougissant :
    — Vous êtes quand même diablement jolie...
    Comme s’il le regrettait... Ce n’était pas l’idée qu’un être aussi aimable dût faire pareil métier, c’était autre chose. Peut-être en rapport avec les plans qu’il avait dit avoir pour elle.
    Dehors l’air était aussi embrumé qu’auparavant. Le temps était morne, mais le plaisir de boire et de manger avait rendu Lisa conciliante : le sentiment d’être une dame l’avait mise dans un état d’esprit tel que même les petites manifestations de mauvaise humeur de son cavalier ne pouvaient l’affecter. C’est la raison pour laquelle elle était décidée à prendre les moments à venir non point comme une fastidieuse péripétie de son travail, mais tout simplement comme un plaisir.
    Ils s’enfoncèrent dans le quartier dit « Village du péché ». Une appellation vieillote qui n’était plus employée. On s’y livrait à un commerce des plus ordinaires. Si certaines étaient jalouses de ce type de commerce, c’est qu’elles estimaient disposer de la même marchandise. Tant pis pour elles si elles n’avaient pas su l’employer de la manière la plus profitable. Les consœurs de Lisa ne pouvaient que remercier les livres de morale et de sainteté, qui évitaient une trop grande concurrence.
    La loi selon laquelle « il faut faire payer les riches » était valable aussi dans les autres quartiers. Des quartiers où il y avait des maisons pour dames vieillissantes, et pour ceux qui étaient attirés par les gens de même sexe. Dans un bon magasin, tous les acheteurs devaient trouver satisfaction. Le tape-à-l’œil de l’emballage servait sans doute à dissimuler une baisse de qualité, c’était chose allant de soi de nos jours.
    Pendant que, d’un pas de grande dame, elle traversait le quartier où, en général, elle était l’objet de regards masculins concupiscents, Lisa n’avait pas l’impression d’être sur son lieu de travail. Elle n’éprouvait pas même de mépris pour ses consœurs, qui n’avaient pas eu ce jour-là la même chance qu’elle. En passant devant les établissement du quartier, Robert ne manifesta guère de curiosité. Peut-être les connaissait-il suffisamment, se dit Lisa, sans s’arrêter davantage sur cette pensée. Elle préférait expliquer le comportement de Robert par la gêne qui caractérisait les clients de passage.
    Elle n’essaya pas de lui servir de guide, de lui expliquer les spécialités et les spécificités de chaque maison. Elle préférait traverser les quelques centaines de mètres qui lui restaient avec l’air d’une dame passant par hasard. Mais elle devait constater — chose curieuse, non sans surprise — que même elle était loin de connaître tout ce qui se trouvait derrière les feux des réclames. Comme dans une grande usine : on connaît son établi et on n’ignore pas, grosso modo, ce que l’usine produit, mais sans avoir une idée très précise de tous les rouages de l’organisme. Dans cette usine à plaisirs, Lisa n’était qu’une simple ouvrière. Une productrice qui rapportait de l’argent et dont le travail faisait vivre toute une troupe de gens qui brassaient du vent et servaient d’intermédiaires. Leur part aussi était indispensable à la production, mais la conscience de son rôle donnait à Lisa une fierté de prolétaire. Ou une amertume, cela dépendait du point de vue.
    Ils entrèrent, montèrent l’escalier en colimaçon. Le patron était assis à sa place habituelle et faisait des mots croisés qui s’étalaient sur une pleine page de journal. Lui et Robert, Lisa s’en aperçut, évitèrent de se regarder en face.
    À sa manière, son employeur était discret. Parfois les débutants, ceux qui se trouvaient au bas de l’échelle, se montraient excessivement exigeants, importuns, et ne se calmaient qu’après avoir obtenu quelque chose. L’ami de Lisa manifestement n’était pas destiné à une carrière rapide.
    En général il examinait attentivement, bien qu’à la dérobée, les hommes qui accompagnaient Lisa. Certainement pas par jalousie. Sans doute vérifiait-il si c’était une offre fiable pour son employée. Il devait, à sa manière, se montrer psychologue, afin de pouvoir juger du premier coup d’œil le bonhomme et apprécier les dangers éventuels qu’il présentait pour la fille.
    Aimait-il Lisa ? Comme un maître son esclave, comme un fermier son cheval. Beaucoup de filles avaient une liaison avec leurs patrons, certaines vivaient même avec eux. Prendre comme amant quelqu’un de haut placé dans les réseaux, c’était une carrière assurée.
    Lui n’avait jamais pris Lisa. Mais entre eux il y avait une tension excitante. Lisa en était convaincue : la possibilité d’une liaison était plus excitante que la liaison en soi. En aurait-elle voulu ? Même si pour l’instant c’était son gagne-pain, elle désirait elle aussi, comme toute jeune fille normalement constituée, se sentir soutenue, savoir que quelqu’un tenait vraiment à elle.
    Pourquoi avait-il évité de regarder Robert ? Avait-il pressenti qu’il ne s’agissait pas d’un client habituel ? Que c’était quelqu’un dont elle pouvait tomber amoureuse ? Elle était habillée comme une dame et se comportait en tant que telle. À circonstance exceptionnelle, relations exceptionnelles. Mais peut-être Lisa se surestimait-elle.
    Ils entrèrent dans le réduit qui lui servait de chambre. Il y avait un lit assez haut — qui rappelait davantage un lit de camp qu’un vrai lit —, une table, un lavabo, deux chaises.
    Robert examina l’ameublement d’un air de connaisseur et Lisa lut sur son visage un mélange de pitié et de mépris. Mais elle ne se mit pas à expliquer que son lieu de travail reflétait non pas sa pauvreté à elle, mais celle de son employeur.
    Ils étaient à présent debout au milieu de la pièce ; soudain, sans savoir pourquoi, Lisa se sentit mal à l’aise. Elle était chez elle, c’était à elle d’organiser la suite des événements, mais elle éprouvait une incompréhensible répulsion à se défaire de sa belle robe. Non point que le travail lui fût soudain devenu désagréable, ou qu’elle eût voulu prolonger son rôle de grande dame. Mais elle avait le sentiment que Robert suivait tous ses gestes, et elle ne voulait pas se montrer sous un jour trop banal à un jeune homme avec qui elle avait passé une heure et demie fort agréable.
    Une prostituée... se dit Lisa. Continue à jouer les ingénues. Demande-lui de la passion, laisse-le déchirer tes vêtements.
    Mais c’était à elle de s’exécuter : c’est ce que Robert semblait attendre, sans gaucherie, avec une sorte de supériorité. Une supériorité qui ne le rendait pas désagréable, mais qui renforça en Lisa la conviction qu’elle avait affaire à un véritable chef, un meneur d’hommes. Un sentiment qui convenait bien à l’âme féminine.
    Histoire de faire quelque chose, elle se mit à le déshabiller.
    Quant tout fut achevé et Robert rhabillé, il ne partit pas tout de suite ; il s’assit derrière la table et, d’un geste hautain, fit signe à Lisa de prendre place en face de lui.
    Bizarre. Est-ce qu’après la faute elle allait avoir droit à un sermon, ou après le travail à une analyse circonstanciée ?
    Il commença :
    — Comme je vous l’ai dit, Lisette, je vous ai suivie pendant plusieurs jours...
    Et il s’arrêta.
    Le cœur de Lisa se mit à battre.
    — Je te voulais te prendre, pour que tu sois ma...
    Une pause, encore plus longue.
    Il voulait ? Comme s’il ne voulait plus...
    Lisa s’était vraiment comportée comme une dame, et, dans l’intimité du lit, elle s’était donnée comme si Robert avait été son homme. Elle avait fait de son mieux. La nature lui avait accordé quelques dons, cela avait dû bien se voir.
    L’arrogance fatiguée de Robert, une simulation sans doute chez des messieurs comme lui, aurait pu la mettre en colère, mais elle attendait la suite.
    Une seule et unique pensée faisait tic-tac en elle : oui, je suis à vendre, mais c’est quand même moi qui choisis mon patron — si la chose sort des cadres du travail quotidien.
    — Veux-tu que je te dise les erreurs que tu as commises ?
    Il ne manquait plus que ça ! Voilà le critique qui entrait en scène. D’accord, Lisa était disposée à l’écouter jusqu’au bout. Écouter ne pouvait pas faire de mal, à condition de réfléchir soi-même à côté.
    — Lisette, comprends-moi bien. Tu n’es ni une gheisha ni une dame de compagnie, mais tu es venue avec moi au restaurant à la première invitation. Je ne te dis pas que pendant ce temps tu aurais pu te faire deux hommes d’affaires, mais chaque métier a ses règles et ses coutumes...
    C’est lui qui l’avait invitée, et maintenant il le lui reprochait ! Quelque chose ne tournait pas rond. Elle n’avait jamais entendu parler de rondes de surveillances ou d’examens d’aptitude dans ce quartier. Comme on dit, c’est le marché qui décide. Les habitués étaient en minorité, de sorte que même une fille moche et fatiguée pouvait tenir des années.
    — Deuxièmement, Lisette, pourquoi as-tu joui ? Bien sûr ça te regarde. Mais si tu continues, tu vas brûler la chandelle par les deux bouts...
    Cet imbécile imbu de sa personne n’avait donc pas encore compris qu’elle avait avec lui un rapport tout à fait différent ? Qu’elle était presque amoureuse de lui, qu’elle l’avait pris comme son homme, dans l’espoir depuis le début que cette histoire si bien commencée aurait une suite toute aussi belle ?
    — Je passe sur les broutilles. À chacun ses spécialités, son style. Mais l’erreur la plus grave est que tu n’as pas commencé par demander de l’argent.
    Quelque chose en elle éclata. Avec une tension retenue, elle dit :
    — J’avais décidé de ne pas en accepter de toi !
    Maintenant c’était à Robert de s’étonner.
    — Ton gars a une entreprise de bienfaisance ou quoi ? Avec des gens comme moi, tu aurais dû demander le double ! Eh bien qu’il le sorte, son fric !
    Le paiement anticipé était pour Lisa un signe que le commerce déclinait, que le monde était plein de tricheurs. Le chirurgien qui se faisait payer d’avance avait sans doute peur d’envoyer ad patres le patient couché sur la table d’opération et de rester privé de ses honoraires. Où était donc passé le principe suivant lequel le paiement et le pourboire étaient la contrepartie de la qualité du service ?
    Lisa ne voulut pas se mettre à discuter avec Robert. Il ne ferait que l’assommer de paroles. Les hommes étaient si fiers de leur logique. Les femmes pouvaient se taire, elles avaient quand même toujours raison. Si certaines parlaient beaucoup, ce n’était pas pour convaincre, mais seulement pour se défouler.
    Mais qu’est-ce que Robert voulait au juste ? Était-il vraiment un de ces patrons qui font des opérations dites de contrôle ? La seule idée était absurde. Si la branche fonctionnait de manière tellement centralisée, elle en aurait entendu parler par les autres filles.
    Lisa devait bien dire quelque chose.
    — S’il m’avait demandé de l’argent pour ta visite, je lui aurais payé de ma poche. Ce que je fais de mon argent me regarde.
    Robert éclata de rire. Qu’y avait-il là de ridicule ? Il lui reprochait d’avoir perdu son temps pour lui. Alors qu’est-ce qu’il faisait encore là ? Qu’il s’en aille !
    Quand Robert eut fini de rire, d’un rire tout à fait déplaisant, il s’abaissa à l’exhorter paternellement :
    — Écoute Lisette, tu as apparemment pour but de bien gagner ta vie. Que tu me serves tes sornettes d’université laissée en plan, ça te regarde. Mais si tu te mets à tomber dans le sentiment, change de métier...
    Que le diable l’emporte ! De quel droit se permettait-il de lui faire la morale ! Lisa se força à garder son calme et demanda :
    — Qu’est-ce que tu veux de moi au juste ?
    Robert la toisa de la tête au pieds — même si, assis derrière la table, cela n’était guère possible — et dit :
    — Je veux que tu apprennes à travailler comme il faut. J’ai apprécié ton physique et je voulais t’embaucher, mais maintenant j’ai décidé de te laisser un peu de temps, pour que tu t’améliores...
    — Qu’est-ce que cela veut dire ? demanda Lisa.
    Elle sentit que ses lèvres la trahissaient et se mettaient à trembler.
    — J’ai quatre filles qui travaillent pour moi et j’ai une occasion d’élargir mon affaire. Je vais sans doute prendre quelqu’un d’autre ; toi, je reviendrai te voir dans quelque temps...
    Et voilà le fin mot de l’histoire... Lisa eut l’impression qu’une baudruche se dégonflait, comme piquée par une aiguille. Non pas le monde entier, bien sûr, mais l’image de Robert qu’elle s’était fabriquée dans les quelques dernières heures. Ou bien c’était son espoir, la fleurette qu’elle avait pressentie ? Et qui l’avait aveuglée, l’empêchant de remarquer à temps à qui elle avait affaire ?
    À un de ces détestables souteneurs, sans doute plus chanceux, plus fier aussi que son gars à elle. Comment avait-elle pu manquer de vigilance au point de ne pas reconnaître en lui l’un des vautours du quartier, de s’être laissée emberlificoter par ses manières doucereuses ? Voilà que, rétrospectivement, divers gestes de Robert trouvaient leur place. Tout en regrettant au début son image à elle, Lisa commençait fébrilement à s’en fabriquer une nouvelle et elle n’avait pas l’intention de lésiner sur les couleurs — tant elle était déçue et contrariée. Elle dit en soulignant les mots :
    — Et tu crois que je serais venue avec toi ?
    — Pourquoi pas, dit Robert. Je t’aurais proposé de meilleures conditions. Tu devrais être écœurée, ne serait-ce qu’à vivre dans ce trou ignoble. Si tu avais agi conformément à mes instructions, tu serais passée grâce à moi du trottoir à ...
    Au diable ! De quel droit se permettait-il de la réprimander !
    — Je ne me suis pas plainte des conditions. Je m’entends bien avec mon gars, il ne me lâcherait pas pour te faire plaisir !
    Robert éclata de rire, de son rire déplaisant.
    — Il t’a déjà pratiquement lâchée. Nous nous sommes mis d’accord. En cette matière, ce n’est pas le sentiment, c’est le montant qui décide. Mais comme je t’ai dit, je ne te prends pas encore. Continue à travailler pour ton minable. Je vais lui dire de demander à quelques retraitées de te donner des cours...
    Lisa bouillait. Robert n’était pas son patron, le mieux serait de lui montrer la porte.
    Mais dans le milieu, il valait mieux éviter d’entrer en conflit même avec le plus petit de ses rouages. Une bonne règle, que Lisa avait assimilée dès les premiers jours. Robert n’était pas son patron, mais il pouvait lui causer des ennuis. Lisa pourtant n’était pas capable de se laisser humilier.
    Ainsi donc ils s’étaient mis d’accord. C’était pire encore. Son gars n’avait pas pour l’instant d’autres filles. Mais il n’aurait sans doute aucun mal à trouver une autre débutante.
    Voilà pourquoi ils avaient évité de se regarder.
    Pourquoi ne l’avait-il pas mise en garde quand elle était allée changer de toilette ? Cela aussi avait été convenu, c’était l’épreuve. Et elle qui avait pensé...
    Oui, elle ne pouvait pas se permettre de montrer sa fureur, de mettre Robert à la porte. Cela n’aurait fait que confirmer une fois de plus son manque de professionnalisme. Robert allait donc pouvoir lui faire des ennuis aussi par l’intermédiaire de son gars. Et elle qui le considérait comme un ami, pas seulement comme un employeur...
    Une fois ils avaient parlé, raisonné sur la vie et le monde, ils avaient été bien ensemble... Et maintenant il était prêt à céder son unique nana tout simplement pour de l’argent...
    Tel était donc cet univers. Celui-ci seulement, ou tous les autres ? Combien de temps allait-il lui falloir pour s’initier, pauvre petite ingénue ? Même l’exercice du métier n’avait pas suffi à l’endurcir. Et si son atout résidait dans sa capacité à rester telle quelle ?
    Que devait-elle dire à présent à Robert, pour effacer ces prétendues erreurs ?
    — Bien. J’ai changé d’avis. Aboule l’argent. Aussi bien pour la passe que pour tout le temps que je t’ai consacré !
    Elle n’avait pas trouvé mieux.
       

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