Arvo VALTON



     Un matin, en se réveillant, Viviane eut soudain l’impression que quelque chose d’étrange se produisait en elle. Elle examina l’index de sa main gauche, le prit ensuite calmement dans sa main droite et le noua. Elle regarda alors longuement ce doigt noué, comme si elle avait vu surgir de terre inopinément un nouveau bâtiment, et on ne lisait dans ses yeux ni l’étonnement ni l’angoisse, mais simplement une curiosité un peu molle.
     Elle dénoua son index, s’empara d’un de ses pieds, leva sa jambe à la verticale sans difficulté et la replia derrière son cou, après quoi elle la remit à sa place initiale en la faisant glisser le long de son dos. Elle examina l’endroit où la hanche se transforme en cuisse et constata qu’il n’y avait là aucune trace de torsion. Elle se pencha en avant, se faufila, la tête vers l’arrière, entre ses jambes écartées et se redressa en ressortant de l’autre côté. Et de nouveau, aucune trace sur son ventre. En faisant ce mouvement, elle eut le sentiment que ces jambes minces et fortes n’étaient plus vraiment les siennes, mais appartenaient à quelqu’un d’autre. À chaque doigt de pied semblait sourire une bouche, et chacune de ces bouches parlait dans une langue différente.
     Viviane se palpa les doigts, les bras, le ventre, le coccyx, tout cela semblait bien réel mais avait perdu sa raideur habituelle. Ôtant d’un seul coup sa chemise de nuit, elle s’examina dans le miroir en costume d’Ève et vit que tout était à sa place : ses seins plats, ses côtes inférieures saillantes, son ventre lisse, sa vulve basse, ses cuisses maigres… Il s’était pourtant bien produit quelque chose en elle cette nuit-là, mais quoi ? L’ignorance n’était-elle pas la pire des choses ?
     Viviane se pressa les tempes : elle aurait bien voulu savoir si, après une telle métamorphose, elle avait encore toute sa raison et si elle voyait les choses de la même façon qu’avant. L’herbe était-elle toujours verte pour elle, et le ciel bleu ? Connaissait-elle encore son nom, sa nationalité ? S’intéressait-elle encore au sexe masculin ? Détestait-elle toujours le colonialisme et les autres maux politiques ?
     De tout cela, elle ne pouvait rien dire.
     Viviane plia encore tous ses membres à plusieurs reprises. Elle ne rêvait pas : tout en elle se laissait plier sans la moindre résistance dans n’importe quel sens. L’unique pensée de la jeune fille fut alors de garder constamment le contrôle d’elle-même, afin que cette singularité ne se manifestât pas devant les autres.
     Elle fit sa toilette, s’habilla, se maquilla habilement le visage et pénétra dans la fourmilière sociale. Dans la rue, elle rencontra des gens qu’elle connaissait et ceux-ci lui sourirent, car elle était aussi jolie qu’avant et personne ne se rendait compte de rien.
     Viviane avançait d’un pas saccadé, le dos raide, les bras presque figés. Pas un geste, rien de brusque, elle devait rester digne.
     Elle marcha de cette façon-là pendant une semaine, deux semaines, et un beau jour, dans le tramway, elle s’oublia : sa jambe gauche passa derrière son cou, puis sous son bras droit. Viviane semblait plongée dans la méditation, mais il ne s’agissait que d’un état de pure indifférence.
     Fait étrange, personne ne s’offusquait de sa posture. Seul un homme d’un certain âge dirigea son regard entre ses jambes où, en raison des multiples paires de collants qu’elle portait, il n’y avait en réalité rien à voir. Sa position de gymnastique ne permettait d’ailleurs pas d’imaginer quoi que ce soit. Un autre homme dit calmement : « Yoga, yoga ».
     Viviane se rendit bientôt compte elle-même de l’étrangeté de sa posture. Elle ramena rapidement la jambe écartée à côté de l’autre, comme il sied à une jeune fille bien éduquée, et regarda dehors d’un air indifférent. Mais cette astuce ne la sauva pas, car le destin avait voulu qu’en ce moment précis, dans le tramway, se trouvât un imprésario chargé du recrutement pour un cirque mondialement connu. Il se mit à suivre Viviane dès que celle-ci descendit.
     « Vos capacités exceptionnelles… », lui chuchota l’imprésario devant la boulangerie non loin du cinéma Amitié.
     Viviane fit comme si elle n’avait pas entendu et remonta rapidement la rue Karja en direction de la place de l’Hôtel de Ville. Mais devant le cours des halles, l’imprésario trouva une autre occasion de se mettre à côté d’elle et lui dit :
     « Pour chacun de vos numéros, nous vous offrirons un morceau de sucre… »
     Viviane se glissa dans le passage Saïa. Devant le magasin de café, cet important personnage essaya encore de l’aborder. Viviane entra précipitamment et commanda une tasse de café. Alors qu’elle s’apprêtait à boire au comptoir, l’imprésario réussit à se faufiler près d’elle et lui souffla :
     « Les feux de la rampe et la célébrité vous attendent… »
     Viviane resta impassible, comme si elle n’avait rien entendu. Sans même toucher à son café, elle s’enfuit en courant dans la rue Longue, en direction de la tour Margarethe. L’imprésario lui courut après. Persistant dans ses tentatives malsaines, il cria :
     « Les générations futures parleront de vous dans les journaux… »
     Lorsqu’ils furent à la hauteur de l’église d’Oleviste, Viviane se retourna brusquement et souffla au visage de l’homme. Celui-ci s’évanouit sans laisser de traces, et personne ne l’a jamais revu.
     Pourquoi devrais-je monnayer mon corps et mes particularités physiques ? se demandait la jeune fille. Chacun surveille ses gestes et dissimule ses capacités tant qu’il n’en a pas besoin. Viviane non plus ne devait pas faire étalage des siennes, si elle ne voulait pas qu’on finisse par exiger d’elle de plus en plus de choses.
     Elle se rendait au concours d’entrée dans la fonction publique. Ce qu’elle allait y dire et la façon dont elle le formulerait était de la plus haute importance pour sa vie future.
     Nous devrions toujours être capables de nous comporter et de nous exprimer de façon adéquate. Le temps, le lieu et le contexte varient sans cesse, mais l’homme doit s’adapter, être intelligent et raisonnable, garder son calme et la maîtrise de lui-même, afin d’améliorer toujours sa situation.
     La salle d’examen était une boîte vide, les murs tapissés du sol au plafond par toutes sortes d’affiches. On amena la jeune fille dans un trou rond au milieu de la salle et on l’y laissa debout. L’examinateur sortit de sa poche un objet qui ressemblait à un crayon, le montra et demanda :
« Qu’est-ce que c’est ? »
     Même confrontés aux objets les plus ordinaires, nous ne savons jamais si les choses sont véritablement ce qu’elles nous semblent être, ni en vertu de quels critères on confère tel nom à telle chose, ni même ce que c’est, d’une façon générale, que le nom d’une chose. Viviane devait répondre vite.
     « C’est un crayon.
     — Non, c’est un pistolet, répliqua l’examinateur.
     — Oui, c’est un pistolet », répéta Viviane.
     L’opinion de l’examinateur devait prévaloir quelles que fussent les circonstances. Ce n’était pas le premier examen auquel elle se présentait.
     « Non, ce n’est pas un pistolet, c’est un balai.
     — Oui, maintenant c’est un balai », dit Viviane, en tentant de moduler ses réponses pour ne pas répéter seulement ce que l’autre disait. Mais ce faisant, elle avait tout de même commis une erreur, car l’examinateur lui dit :
     « Non, pas “maintenant”, il l’a toujours été. Que fait-on avec un balai ?
     — On balaie le plancher.
     — Ridicule ! Regardez-moi ce petit bâton, est-ce qu’on peut balayer un plancher avec cela ?
     — Non, certainement pas. Mais après tout, ce n’est pas le seul objet qui ne réponde pas à sa destination », dit-elle pour essayer de se justifier. Aux examens précédents, elle ne s’était jamais trompée à ce point, mais peut-être les examinateurs avaient-ils été moins tracassiers.
     « À quoi cela sert-il ? demanda l’examinateur en fourrant le bâtonnet sous le nez de la jeune fille.
     — À écrire.
     — Très juste, dit l’examinateur. Comment appelle-t-on donc un bâtonnet avec lequel on écrit ?
     — Un crayon, ou un pistolet, ou encore un balai, selon le besoin. »
L’examinateur s’abstint de juger de la vérité de cette réponse. Il remit le bâtonnet dans sa poche et s’approcha du mur.
     « L’affiche, de quelle couleur est-elle ? »
     Le mur était couvert d’affiches de couleurs différentes. Viviane savait que seule la rapidité de sa réaction importait, et non la vérité.
     « Bleue.
     — Elle n’est pas bleue, dit l’examinateur en posant le doigt au hasard sur une affiche qui, justement, était bleue.
     — Bien sûr, elle n’est pas bleue », approuva Viviane.
     Dans une telle situation, personne n’aurait rien trouvé de plus intelligent à dire. Ici, on ne vérifiait pas les connaissances, mais le caractère.
     « De quelle couleur est-elle donc ?
     — Rouge.
     — Non, certainement pas rouge, dit l’examinateur en regardant vers l’affiche. Selon moi, elle est verte.
     — Dans ce cas, elle est verte, en effet. On distingue mieux de plus près.
     — Les choses commencent à s’arranger pour vous, dit l’examinateur avec considération… Qui est le plus beau ?
     — Celui dont on vend le plus de portraits.
     — Qui est le plus intelligent ?
     — Celui qui prononce les discours les plus longs.
     — Qui est le meilleur homme du monde ?
     — Le Père Noël, car il offre des cadeaux aux enfants. »
     Comme l’examinateur avait compris que la jeune fille connaissait les bonnes réponses d’avance, il cessa de les critiquer.
     « Quelle est la base de l’économie ?
     — Le progrès.
     — D’où vient le vent ?
     — De là où il fait froid. Il cherche la chaleur.
     — Par quoi sommes-nous conduits ?
     — Par l’Idée.
     — De quoi avons-nous besoin pour manger ?
     — D’un couteau et d’une fourchette. Mais on peut aussi s’en passer, du moment qu’il y a de quoi manger.
     — Que savez-vous de l’endocrinologie ?
     — Rien.
     — Très bien ! Digérez-vous consciemment ?
     — Quelquefois oui, le plus souvent non.
     — Très mauvais ! Pourquoi la pomme de terre est-elle ronde ?
     — Il y a longtemps qu’elle n’est plus ronde.
     — Et si c’est moi qui le dis ?
     — Alors elle redevient ronde.
     — Vous êtes-vous déjà parjurée ?
     — Naturellement.
     — Vous passez donc à l’épreuve suivante. »
     Viviane s’assit sur le rebord du trou. Un autre examinateur entra et s’exclama :
     « Ah ! Bonjour Viviane ! Nous savons tout de vous.
     — Ce n’est pas possible », répondit Viviane poliment.
     L’examinateur sourit, flatté.
     « Vous pouvez vous présenter à la troisième épreuve. »
     Viviane resta à sa place.
     Un autre homme passa la tête dans l’entrebâillement de la porte et dit :
     « Vous pouvez vous présenter à l’épreuve finale. »
     Le premier examinateur entra de nouveau, ressortit de sa poche le bâtonnet qui ressemblait à un crayon et demanda :
     « Qu’est-ce que c’est ?
     — C’est la vie », dit Viviane.
     Peut-être n’était-ce pas cela, comment pouvait-elle le savoir ?
     « Est-ce que le vert peut être brun ?
     — Eh bien oui, s’il doit l’être, il le peut.
     — Mais s’il le peut, est-ce qu’il le doit ?
     — Je ne sais pas.
     — Bravo, dit l’homme. Vous avez réussi votre concours. Avez-vous à vous plaindre de quelque chose ?
     — Oui. De moi-même.
     — Et plus précisément ?
     — Je ne suis pas suffisamment attentive.
     — À quoi ?
     — À moi-même.
     — C’est un défaut auquel on peut encore remédier. Je vous félicite. »
     Viviane sortit du bâtiment. L’autre examinateur lui courut après pour lui dire, d’une voix essoufflée :
     « Vous faites preuve de capacités exceptionnelles. Vous ne voulez pas venir travailler chez nous comme examinatrice ? »
     Viviane s’arrêta, dévisagea l’homme et dit :
     « Mais vous n’existez même pas. »
     L’homme s’affaissa et devint de plus en plus petit, jusqu’à disparaître complètement. Ou peut-être pas, qui sait ?
     Pendant une semaine ou deux, Viviane reprit sa vie habituelle. Elle s’efforça de rester sur ses gardes, jusqu’au jour où elle s’oublia une seconde fois. Ayant pris place dans un tramway, elle passa les deux jambes derrière son cou. Mais le temps avait passé et elle n’y arrivait plus aussi bien. Les gens lui dirent :
     « Vous affirmez tous les jours que le noir est blanc, comment se fait-il alors que vous ayez du mal à passer la jambe derrière votre cou ? »
     La jalousie et la méchanceté des gens sont sans bornes. À moins que ce ne soit plutôt l’inverse : en réalité les gens sont merveilleux. Si seulement ils pouvaient se comporter un peu moins comme des hommes et davantage comme des bêtes ! Car les animaux ne commettent jamais de massacre gratuit, n’empoisonnent pas leur environnement et ne mentent pas. Et leurs moyens de communication sont moins flexibles que ceux des hommes.
     Viviane rentra chez elle et se coucha. Elle vit en rêve tout ce que nous considérons comme réel et allant de soi. Son coccyx lui faisait mal et elle n’arrivait pas à lacer ses souliers. Elle aurait voulu dire ce qui est juste, mais la voix lui manquait.

Traduit de l’estonien par Antoine Chalvin et Vahur Linnuste