Arvo VALTON

    Vers midi, un homme de haute taille, vêtu d’un costume défraîchi et d’une cravate, arriva dans la salle d’attente de la gare. Il s’avança à travers les rangées de voyageurs et alla se placer dans le coin le plus reculé. Après avoir posé son sac à dos vert sur le parquet sale, il demanda aux gens installés sur le banc voisin d’aller s’asseoir ailleurs, puis il tira dans le coin le banc laissé libre. Il sortit ensuite un livre de son sac à dos, monta sur le banc et commença à lire à voix haute sur un ton pathétique, de façon à ce que toute la salle puisse l’entendre.
    Au début, seuls les voyageurs les plus proches faisaient attention à lui. Ils regardaient l’homme debout sur le banc et écoutaient le texte malgré eux. La voix du lecteur était si forte que, lorsque le brouhaha de la foule s’atténuait, elle portait jusqu’à l’autre bout de la salle, et tout le monde alors pouvait l’entendre.
    Mais lorsque le brouhaha s’amplifiait de nouveau, à intervalles irréguliers, la voix disparaissait dans le vacarme général. La salle d’attente vivait de sa vie ordinaire. Certains voyageurs descendaient d’un train, d’autres attendaient le leur. Des gens se bousculaient continuellement, sortant sur le quai ou en arrivant. Les uns parlaient très fort en faisant de grands gestes, les autres couraient, affolés, d’une porte à l’autre. Sur les bancs, de chaque côté, s’étaient installés ceux qui avaient une longue attente devant eux. On prenait son repas, on emmenait des enfants aux toilettes, on grignotait des graines de tournesol pour passer le temps, on dormait. C’était un public cosmopolite. Derrière un comptoir pompeusement dénommé « Buffet », des matrones d’âge mûr vendaient d’un air blasé un café tiède couleur d’eau de vaisselle, ainsi que ces sandwiches de gare qui restent frais pendant des semaines.
    Dans la routine prodigieusement lassante de la salle d’attente, cet homme qui lisait à voix haute était un événement aussi troublant qu’inhabituel. Mais les voyageurs oisifs n’avaient rien d’autre à faire, et le lecteur debout sur le banc leur offrait une occasion de tuer le temps. Ils éprouvaient malgré tout une certaine gêne, car ils n’étaient pas accoutumés à ce genre de chose. Troublés aussi, ceux qui traversaient la salle tendaient l’oreille pour essayer d’entendre ce qu’on annonçait de si important. Certains s’arrêtaient même un instant, mais ils poursuivaient bien vite leur chemin. Car ce n’était qu’une œuvre littéraire des plus ordinaires, pleine de princes et de héros imaginaires, d’aventures palpitantes, de digressions lyriques ou raisonneuses, de sentiments tendres et de passions furieuses. Le livre était tantôt ennuyeux, tantôt spirituel, à l’image du monde lui-même. L’homme, de sa grosse voix de ténor aux accents faussement pathétiques, déversait ces mondes et ces passions dans le brouhaha de la foule affairée ou mornement assise. D’un même mouvement, venaient s’y noyer sans distinction les grandes vérités et les odieux mensonges, les rêves de mondes meilleurs et les consolations illusoires.
    Plusieurs voyageurs commencèrent bientôt à écouter avidement, lorsque la confusion environnante ne venait pas distraire leurs pensées. Peut-être même certains d’entre eux manquèrent-ils leur train, absorbés qu’ils étaient par les aventures de ces personnages imaginaires. Mais la majorité des gens ne faisaient que passer et repartaient en gardant de leurs brefs instants d’écoute, qui un bout de poursuite nocturne, qui des grandes vérités plein la tête, qui encore le goût sucré d’un amour tendre ou quelques bribes d’une discussion oiseuse. Tous poursuivaient leur chemin, car ils devaient absolument se rendre quelque part. Et l’homme qui lisait ainsi, sur un banc vert de la gare, ne leur annonçait rien qui fût indispensable à leur existence.
    Apparurent cependant des gens qui commencèrent à porter à la chose un intérêt plus vif et d’une tout autre nature. Ce furent d’abord deux femmes de ménage en blouse bleue, dont la tâche consistait à frotter le sol deux fois par jour avec un chiffon, pour étaler la boue qui s’y trouvait. Lorsqu’elles virent l’homme en train de lire, elles échangèrent un regard et sentirent toutes deux qu’il s’agissait là d’une atteinte à l’ordre public.
    « En voilà un qui s’est trouvé un endroit pour faire un sermon », dit la plus vieille.
    La seconde était une femme d’action. Elle alla vers lecteur d’un pas assuré et lui demanda hargneusement :
    « Qu’est-ce que ça veut dire, ça ? »
    L’homme semblait ne pas avoir entendu la question. Le passage qu’il lisait était amusant et il riait dans sa barbe.
    La femme de ménage fit un pas en arrière, mit ses mains sur ses hanches, bomba le torse et adopta une pose qu’elle devait juger martiale. Elle cria :
    « Descendez ! Les bancs sont faits pour s’asseoir, pas pour qu’on grimpe dessus ! »
    Il descendit, sans pour autant cesser de rire ni interrompre sa lecture. La femme de ménage traîna le banc jusqu’à son emplacement initial, dans le prolongement des autres, puis considéra la salle d’un air triomphant.
    Mais personne n’avait vraiment prêté attention à son geste, et il n’y eut ni commentaires ni applaudissements. Elle rejoignit alors sa collègue, avec qui elle échangea un regard. La gardienne de l’ordre n’était pas satisfaite. Elle n’avait pas l’intention d’écouter ce que l’homme lisait. Elle faisait partie du personnel, presque de l’administration ! Elle n’était pas un de ces voyageurs en attente qui pouvaient se permettre d’écouter les sermons de n’importe quel clochard.
    Il était clair que cette lecture était une activité criminelle. Mais les deux vieilles n’étaient pas très au fait du règlement et n’arrivaient pas à trouver de texte qui interdise les lectures publiques. Elles n’osaient pas non plus en inventer un elles-mêmes — après tout, elles n’étaient que des employées de la compagnie des chemins de fer.
    Elles se rendirent donc directement chez le chef de gare et annoncèrent en chœur :
    « Il y a un homme qui lit à haute voix dans la salle d’attente ! »
    Le chef de gare ôta sa casquette rouge, se gratta le front et demanda :
    « Que lit-il ?
    — On ne sait pas, répondirent-elles d’un ton assuré.
    — Qui est-ce ?
    — On ne sait pas », proclamèrent-elles encore à l’unisson, et dans leur voix vibraient les trémolos de la vigilance civique.
    Le chef de gare resta plongé un instant dans ses pensées. L’affaire paraissait sérieuse. Il remit sa casquette et alla jusqu’à la porte de la salle d’attente. Dans le coin le plus reculé se tenait bel et bien un homme de grande taille, en train de lire un livre à haute voix, le visage tourné vers la salle. Dans les moments les plus calmes, ses paroles parvenaient même jusqu’aux oreilles du chef de gare.
    Celui-ci resta caché derrière le montant de la porte. Il ne pouvait pas se montrer dans la salle. Devant les voyageurs, il aurait été obligé de prendre position au sujet du lecteur, mais il ne savait pas encore quelle position il convenait d’adopter. De toute sa carrière, c’était la première fois qu’il voyait quelqu’un lire à haute voix dans une salle d’attente. C’est pourquoi il devait d’abord soigneusement réfléchir à la situation.
    Il rassura les femmes de ménage en leur disant qu’il prenait les choses en main, et s’assit derrière son vieux bureau. Il ôta derechef sa casquette et se gratta le front. Mais comme aucune idée ne lui venait à l’esprit, il téléphona au surveillant chargé du maintien de l’ordre dans la gare.
    Celui-ci était d’un tempérament flegmatique, comme tous les policiers du monde. En entrant dans la pièce, il déclara qu’il avait un partie de billard en cours et demanda ce qui se passait. Le chef de gare lui expliqua :
    « Il y a un homme qui lit un livre à haute voix dans la salle d’attente. Allez voir de quoi il retourne.
    — C’est comme si c’était fait », répondit le surveillant.
    Une fois sur les lieux, il s’avança le long des rangées de bancs, promenant autour de lui son regard de représentant de la loi. Dès son arrivée, un murmure parcourut la salle. Les gens arrangèrent précipitamment leurs affaires et cachèrent les écorces de tournesol. Ceux qui avaient les pieds sur un banc se dépêchèrent de les mettre ailleurs. La loi décrivit un petit cercle autour du lecteur en le fixant d’un regard oblique lourd de signification. Puis elle s’assit juste en face de lui, étendit confortablement les jambes, croisa les bras et le regarda fixement. Les autres suivaient la scène avec intérêt en se demandant ce qui allait se passer. Tout le monde s’efforçait d’écouter l’histoire, mais sans y comprendre grand-chose, car le surveillant occupait tous les esprits.
    Le seul qui ne parût pas troublé le moins du monde était le lecteur. Il était en train de lire un passage particulièrement passionnant : le héros venait de se mettre dans une situation inextricable dont il devait évidemment sortir. Captivé par l’histoire, il lisait d’une voix précipitée en faisant des gestes vagues de la main.
    Le surveillant ne décela à aucun moment dans le texte un danger direct pour la société. Après être resté assis un certain temps, il se sentit un peu embarrassé par l’indécision dont il faisait preuve. Peut-être aussi à cause du fait que les voyageurs s’étaient habitués très vite à sa présence. Ils ne chuchotaient plus et ne faisaient plus du tout attention à lui. Il avait le sentiment de s’être abaissé au niveau d’un simple voyageur et d’être venu là pour écouter une histoire, comme un petit garçon. Il retourna donc d’un pas nonchalant chez le chef de gare et déclara :
    « Je n’ai aucune raison de l’appréhender. Il ne se bat pas, il ne fait pas de tapage, il ne casse rien, il ne crache pas, il ne met pas les pieds sur un banc et il ne sent pas mauvais. »
    Le chef de gare, qui avait eu beaucoup de choses à faire entre temps, avait complètement oublié le lecteur. Mais la mémoire ne tarda pas à lui revenir, il enleva sa casquette, fronça les sourcils et décrocha son téléphone. Après quoi il regarda autour de lui d’un air perdu : à qui fallait-il téléphoner ?
    « Vous dites qu’il ne se bat pas et qu’il ne crache pas ? demanda-t-il à tout hasard en regardant le surveillant.
    — C’est cela même ! »
    Le chef de gare appela le service juridique des chemins de fer et demanda :
    « Que faire lorsqu’un homme ne crache pas et ne se bat pas dans la salle d’attente d’une gare, mais lit un livre à haute voix aux autres voyageurs ? »
    Après cette entrée en matière claire et directe, il dut fournir à l’homme de loi des explications longues et embrouillées. Le juriste répondit en débitant d’un ton monocorde toute une série de termes juridiques et de mots d’origine étrangère, qui ne contribuèrent pas vraiment à éclaircir la situation. Il n’avait apparemment rien de substantiel à dire sur la question, c’est pourquoi il avait dû appeler la science à son secours.
    Le chef de gare raccrocha et se gratta le front. Il avait le sentiment que tout le monde le laissait tomber et qu’il devait maintenant régler l’affaire tout seul. Il pensa qu’il pourrait peut-être simplement aller voir l’homme et lui dire : « Écoute, ne reste pas ici. Va plutôt lire sur la place, devant la gare. Là-bas, tu pourra faire ce que tu voudras, ce n’est plus mon secteur. » Mais après ces paroles raisonnables, l’autre demanderait sûrement : « Pourquoi ? » Et comment le chef de gare pourrait-il le lui expliquer, alors qu’il ne le savait pas lui-même ? Au fond, il n’y avait peut-être rien de gênant dans le fait qu’un homme lise dans la salle d’attente, mais tout de même, il valait mieux qu’il ne reste pas là. Comme ça, au moins, personne n’aurait rien à dire…
    Le chef de gare demanda au défenseur de l’ordre :
    « Qu’est-ce qu’on fait ? À qui faut-il téléphoner maintenant ?
    — Je ne sais pas, répondit le surveillant d’un air las. Je n’ai pas d’instructions pour ce genre de cas. »
    Il réfléchit un instant et ajouta :
    « Peut-être que la police municipale pourrait faire quelque chose ?… Ils doivent avoir quelques hommes en faction devant la gare. »
Le chef de gare s’empara de l’idée et demanda qu’on aille chercher les policiers municipaux.
    Le surveillant revint bientôt, accompagné de deux hommes. Le chef de gare leur dit :
    « Nous avons dans notre salle d’attente un homme qui lit à haute voix. Vous pourriez peut-être faire quelque chose ? »
    Le surveillant ajouta :
    « Moi, je n’ai pas d’instructions. »
    L’un des deux policiers demanda :
    « Est-ce qu’il trouble l’ordre public ? »
    — C’est difficile à dire, répondit évasivement le chef de gare en haussant les épaules. Il lit un livre à haute voix.
    — Il est dans votre secteur, précisa le deuxième policier. S’il faisait du tapage sur la place, devant la porte, nous pourrions nous en occuper, mais là… »
    Le surveillant se pencha vers son supérieur et lui chuchota à l’oreille :
    « On pourrait peut-être essayer de l’attirer sur la place. »
    Ces messes basses n’étaient pas du goût des nouveaux venus. Le chef de gare, quant à lui, fronça les sourcils. Puis il secoua la tête et dit aux deux hommes :
    « Allez voir au moins de quoi il s’agit, peut-être que vous pourrez nous donner un conseil. »
    Les policiers se dévisagèrent et l’un deux demanda :
    « Est-ce que le gars est costaud ? »
    Les hommes des chemins de fer échangèrent à leur tour un regard.
    « Je ne pense pas qu’il oppose une quelconque résistance, dit le chef de gare pour les rassurer.
    — C’est un homme sérieux, il lit un livre, ajouta le surveillant.
    — Mais alors, pourquoi nous avez-vous appelés ? s’étonnèrent les policiers.
    — Nous n’avons pas d’instructions, répondit le surveillant qui haussa les épaules en signe d’impuissance.
    — Il lit peut-être quelque chose d’interdit », expliqua le chef de gare d’un air embarrassé.
    Les policiers laissèrent échapper un sifflement.
    « Ces choses-là relèvent d’un tout autre service », dirent-ils.
    Le chef de gare resta songeur. Il regarda les policiers et leur dit tout doucement :
    « Excusez-moi de vous avoir dérangé. »
    Les policiers sortirent.
    « Vous pouvez partir, vous aussi », dit-il au surveillant.
    Celui-ci poussa un soupir de soulagement, fit un geste avec ses mains, comme s’il tapait dans une boule de billard, et disparut.
    Une fois seul, le chef de gare alla se poster à la porte de la salle d’attente pour observer l’homme en cachette. Celui-ci devait être en train de lire un passage amusant, car une partie des gens riaient. Le lecteur faisait de grands gestes avec sa main libre. Il faut leur téléphoner, décida le chef à contre-cœur. En fin de compte, il n’était pas compétent pour vérifier que ce texte ne contenait rien d’interdit. Il y avait des organismes dont c’était la fonction, eh bien ils n’avaient qu’à venir contrôler! Lui, en tout cas, devait prendre ses responsabilités à l’intérieur de la gare (mais pourquoi fallait-il que cela arrive pendant ses heures de service !), sans quoi il n’était pas impossible que l’un des voyageurs — on trouvait toutes sortes de gens — soit plus rapide que lui et… ce serait le bouquet ! Ils risqueraient alors de présenter la chose à leur manière, de faire comme si c’était lui qui avait favorisé… utilisant les pouvoirs que sa fonction lui conférait… accordé à un individu suspect la possibilité de… etc., etc. Et puis il avait une femme et des enfants.
    Refoulant ses scrupules, il retourna dans son bureau pour téléphoner.
    Peu de temps après, des hommes en civil firent leur apparition dans la gare. Ils disparurent dans le bureau du chef, puis en ressortirent un par un. Et sans que personne n’y prenne garde, il y eut bientôt dans la salle d’attente quelques voyageurs supplémentaires, qui écoutaient la lecture avec beaucoup d’attention. L’un d’entre eux faisait semblant de dormir, mais épiait d’un regard vigilant, à travers ses paupières plissées, cet étrange et mystérieux lecteur.
    Dans le bureau du chef, les téléphones n’arrêtaient pas de sonner, on s’activait avec une efficacité parfaite. L’agent de liaison alla en ville à plusieurs reprises. Et il y eut bientôt sur le bureau toutes sortes de renseignements et de photographies, ainsi qu’un exemplaire du livre que l’homme était en train de lire.
    Il apparut que l’ouvrage avait reçu l’autorisation des autorités compétentes, de sorte qu’il n’y avait sous ce rapport aucun obstacle à la lecture.
    Mais cette conclusion n’était pas d’un bien grand secours à l’administration de la gare : l’homme lisait toujours.
    « Mais alors, que faut-il faire ? » demanda le chef.
    Ses visiteurs se montrèrent très compréhensifs et lui déclarèrent qu’ils étaient tout disposés à l’aider. Le personnel de la gare pouvait se sentir en sécurité. Eux-même, évidemment, s’occuperaient des choses qui relevaient de leurs compétences et ne s’interposeraient pas si l’administration souhaitait utiliser d’autres méthodes à l’égard du lecteur.
    Le chef de gare soupira. Il aurait mieux valu que ces derniers mots ne fussent pas prononcés. Ainsi, l’affaire restait en partie sous sa responsabilité.
    Les visiteurs partirent. Mais ce que le chef de gare ne savait pas, c’est que dans la salle d’attente était resté un homme qui suivait le texte livre en main, pour vérifier que le lecteur n’y faisait pas des ajouts de son cru. Il notait chaque écart à l’encre rouge en face du passage concerné, afin d’en déterminer ultérieurement la nature et la signification cachée.
    Le chef était aussi embarrassé qu’avant. Il se retrouvait seul face à ses responsabilités et se disait que diriger un mécanisme aussi compliqué qu’une gare de chemin de fer était bougrement difficile. Surtout lorsqu’il s’y passait quelque chose ! Il téléphona aux représentants de la direction générale et des services sociaux.
    « Est-ce que cette lecture est organisée en accord avec quelqu’un ? », demandèrent-ils.
    Le chef de gare soupira.
    « Non », dut-il reconnaître.
    Entre temps les représentants s’étaient concertés et ils déclarèrent :
    « Nous allons réunir le conseil et prendre une décision. Quant à vous, tenez-nous au courant s’il y a du nouveau. »
    Le chef poussa un soupir de soulagement. Il était enfin déchargé de la responsabilité principale. Certes, cela s’était passé pendant ses heures de service et il était forcément au courant. Mais n’avait-il pas agi comme il le fallait en informant tous ceux qui devaient l’être ?
    Sa journée de travail touchait à sa fin, et l’homme lisait toujours. Il allait parfois l’observer depuis la porte de la salle d’attente. Une grande partie des gens présents écoutaient la voix de ténor de l’homme et accueillaient avec un naturel parfait les idées et les moments forts du livre tels qu’ils sortaient de sa bouche. Et le chef ne savait toujours pas que, parmi les auditeurs, se trouvait un homme digne de confiance qui veillait, inébranlable, se portait garant du bien-être spirituel des usagers de la gare et des chemins de fer en général.
    En partant, le chef informa son remplaçant de la situation et le pria de lui téléphoner à son domicile s’il y avait du nouveau.
    Au milieu de la nuit, le téléphone sonna. À l’autre bout du fil, le remplaçant, à moitié endormi, lui apprit que le lecteur venait de quitter la gare. Il était parti dans la ville vers une destination inconnue, suivi par l’un de ses auditeurs.
    « Pourquoi est-il parti, à votre avis ? demanda le chef de gare.
    — Sans doute parce que le livre était terminé, répondit le remplaçant. Il était environ deux heures et demie du matin. Les gens dormaient sur les bancs et certains se plaignaient qu’il lisait trop fort. Mais je dois dire que sa présence facilitait le travail du veilleur de nuit. »
    Dormir dans la salle d’attente était formellement interdit par le règlement. C’était surtout la nuit que l’on attachait à ce point une attention particulière : un veilleur spécial faisait le tour de la salle et réveillait les voyageurs endormis en les piquant avec un grand bâton. On faisait cela dans leur intérêt. Afin qu’aucun d’eux ne manquât son train.
    « Enfin, Dieu soit loué, dit le chef de gare, maintenant on est tranquille. »
    Dans la matinée, il appela les représentants de la direction générale et des services sociaux des chemins de fer et leur déclara d’un air satisfait que la réunion du conseil n’était plus nécessaire.
    Mais les représentants répondirent que la commission d’enquête était déjà formée et qu’elle ne pouvait pas abandonner un travail en cours.
    « Mais sur quoi vont-ils enquêter si l’homme n’est plus là ? s’étonna le chef de gare.
    — C’est l’affaire de la commission, répondirent les représentants. Aujourd’hui il n’est plus là, mais demain il y sera. Le problème en tant que tel demeure. »
    Le chef de gare fut bien forcé d’admettre, en son for intérieur, que les représentants avaient raison. La veille encore, personne n’aurait pu prévoir qu’un tel événement se produirait. On ne pouvait pas non plus être sûr de l’avenir. Le chef de gare admirait en silence la profondeur de la réflexion théorique des représentants de la direction.
    Vers midi, l’homme au sac à dos vert réapparut. Il resta debout dans la salle d’attente, au même endroit que la veille, et commença à lire un nouveau livre. Le brouhaha était aussi fort que le jour précédent. Les gens que l’on n’avait pas laissé dormir pendant la nuit somnolaient sur les bancs. Un flot de voyageurs traversait la salle. La plupart de ceux qui attendaient étaient des nouveaux venus. Mais le tableau était le même. On mangeait, on emmenait des enfants aux toilettes, on bavardait, on racontait de grosses blagues de gare, on pensait à des choses sans vraiment y penser — bref, on vivait.
    Cette fois encore, ce furent les femmes de ménage qui apportèrent la nouvelle au chef. Celui-ci se prit la tête dans les mains et poussa un long gémissement. Le surveillant, qui se trouvait justement dans le bureau, déclara d’un air placide :
    « Je m’en doutais bien, qu’il reviendrait. »
    Le chef de gare lui jeta un regard interrogateur :
    « Comment ça, vous vous en doutiez ?
    — Il reviendra aussi demain, et peut-être même tous les jours », prophétisa le surveillant d’une voix calme.
    Le chef poussa un nouveau gémissement.
    « Comment le savez-vous ?
    — La psychologie ! » lâcha le surveillant d’un air mystérieux.
    Le chef de gare le dévisagea, étonné.
    « Idées fixes. Changer le monde. Éclairer le peuple. Et tout et tout, » récita le surveillant d’un air satisfait, en réponse au regard de son supérieur. Celui-ci fut vivement frappé par la pertinence de ces propos.
    Lorsqu’il eut recouvré ses esprits, il téléphona aux représentants et leur déclara d’une toute petite voix :
    « Il est revenu.
    — Très bien », répondirent-ils.
    Après avoir longuement hésité, il finit par téléphoner aussi à ses visiteurs de la veille. Mais à l’autre bout du fil, on lui répondit que l’on était déjà au courant et que l’on n’avait plus besoin de ses services.
    Plusieurs jours passèrent ainsi. L’homme lisait, dans la salle d’attente, des livres qu’il tirait de son sac à dos vert. Lorsqu’il avait fini, il en apportait de nouveaux ou en reprenait un qu’il avait déjà lu. Le personnel de la gare commençait déjà à s’habituer à lui. Mais quelque part, au siège de la compagnie des chemins de fer, une commission poursuivait tranquillement son travail. Les seuls qui ne faisaient rien étaient les voyageurs.
    De temps en temps, on informait le chef de gare du déroulement des travaux. Dans un premier temps, la commission s’était attachée à fournir une évaluation du phénomène étudié. Celui-ci, surgi pour ainsi dire spontanément, présentait des bons et des mauvais côtés. Au rang des premiers, on pouvait mentionner principalement le fait que ce lecteur agissant de sa propre initiative procurait aux voyageurs une distraction culturelle et contribuait à développer leurs connaissances littéraires. Le principal inconvénient de la chose résidait dans le fait qu’elle n’était pas organisée en accord avec la direction générale et les services sociaux des chemins de fer. L’entreprise péchait aussi, vraisemblablement, par l’absence d’organisation scientifique de la lecture et par le fait que celle-ci était fondée sur des bases méthodologiques erronées.
    Dans un second temps, la commission décida des suites à donner à l’affaire. Si l’on considérait la lecture spontanée dans les salles d’attente de gare comme un phénomène indésirable, voire nuisible, il convenait de mettre au point une stratégie et une tactique adéquates pour le combattre. Mais si l’on estimait que l’entreprise présentait un bilan globalement positif, alors il fallait l’asseoir sur des bases scientifiques, en tenant compte évidemment de l’influence idéologique de la lecture. À ce stade du travail, un jeune membre de la commission avait proposé que les chemins de fer organisent leurs propres lectures dans les salles d’attente, afin de soustraire les voyageurs à l’influence suspecte des lecteurs indépendants. (Le jeune membre en question attira l’attention sur lui et fut élu par la suite à toutes les autres commissions.)
    Dans une troisième phase de son travail, la commission d’enquête créa toute une série de sous-commissions. Une commission du répertoire entreprit d’établir une liste d’œuvres adaptées à la lecture publique, en tenant compte, évidemment, de leur caractère éducatif. Une commission d’organisation se mit à rédiger des instructions concernant le déroulement de la lecture : horaires, intensité de la voix, expressivité, etc. Une commission du recrutement et de la formation des cadres commença à organiser des cours spéciaux pour les futurs lecteurs. Entrèrent également en action, outre les commissions déjà citées : un groupe de sociologues, chargé d’étudier l’influence de la lecture sur les voyageurs ; un groupe de recherche scientifique sur la lecture, qui ne savait pas de quoi il devait s’occuper, mais voyait déjà s’ouvrir devant lui de vastes et brillantes perspectives ; un groupe d’esthétique, chargé de réfléchir à certains phénomènes spécifiques ; des psychologues, des mathématiciens et, pour finir, plusieurs commissions spéciales de moindre importance, dont certaines secrètes.
    Plusieurs mois passèrent. Le répertoire fut approuvé par de nombreuses instances, parmi lesquelles divers comités de la capitale. On forma des lecteurs à qui l’on donna des instructions très précises. Des ateliers construisirent des estrades appropriées. On définit et on approuva une méthode de lecture fondée sur des bases scientifiques. On rédigea de volumineux rapports sur le travail déjà effectué. Et les journaux publièrent des aperçus préliminaires sur l’initiative méritoire des travailleurs des chemins de fer.
    L’homme au sac à dos vert, pendant ce temps, continuait à lire ses livres dans la salle d’attente, de façon résolument non scientifique. Il avait attiré, avec le temps, plusieurs auditeurs permanents, qui restaient assis là sans avoir de train à prendre. Ce fait nouveau fut rapporté aux commissions et ne manqua pas de soulever toute une foule de problèmes. Si l’entreprise commençait à rallier les masses, on pouvait craindre qu’il ne reste bientôt plus de place dans les salles d’attente pour les voyageurs. Quelqu’un proposa d’organiser les lectures ailleurs, mais il était clair que, dans ce cas, celles-ci ne seraient plus destinées aux voyageurs. On suggéra alors de créer un règlement spécial, interdisant l’accès des salles d’attente à ceux qui n’avaient rien à attendre.
    On eut bientôt suffisamment avancé pour envisager de commencer les lectures. La première chose à faire était d’implanter un lecteur dans la salle même où lisait l’homme au sac à dos vert, afin d’éliminer par le biais de la concurrence cet individu qui agissait de son propre chef. Le succès de l’entreprise ne faisait aucun doute pour ceux qui l’avaient scientifiquement mise au point.
    Mais juste avant le début des opérations, l’homme au sac à dos vert disparut sans crier gare. Un beau jour, tout simplement, il ne se présenta pas à l’heure habituelle dans la salle d’attente. Et personne ne sut où il était passé.
    Le chef rapporta la chose aux représentants de la direction générale et des services sociaux des chemins de fer, provoquant une perplexité générale. Les surveillants essayèrent de retrouver l’homme pour le ramener à la gare, mais sans succès. Les commissions décidèrent d’attendre. Il devenait absurde de faire travailler un nouveau lecteur s’il n’avait plus personne à supplanter idéologiquement.
    Mais peut-être ne fut-ce pas la raison principale qui empêcha l’aboutissement d’une entreprise aussi grandiose. Un déterminisme plus vaste était sans doute à l’œuvre.
    L’homme ne réapparut jamais. Les lecteurs spécialisés cherchèrent un autre travail à leur mesure. Les estrades se couvrirent de poussière dans les entrepôts. Les règlements restèrent au fond des armoires métalliques. Les commissions se dispersèrent au fil du temps. Des événements nouveaux se produisirent dans le monde, ainsi que dans la compagnie des chemins de fer, et les membres des commissions participaient déjà aux travaux de plusieurs commissions nouvellement créées. C’était leur travail, et ils n’avaient plus de temps à consacrer à d’anciennes commissions apparemment en sommeil, mais en réalité démantelées depuis longtemps.
    La salle d’attente avait repris son train-train habituel. Les gens mangeaient, dormaient, bavardaient, délibéraient du quotidien et évoquaient le bon vieux temps. Le chef de gare était content : les jours se succédaient sans changement. Le veilleur de nuit piquait les dormeurs avec son bâton. Les femmes de ménages essayaient de temps à autre de prendre le pouvoir dans l’administration et se vengeaient de leur échec en déversant leur colère sur les voyageurs. Il ne vint plus jamais à l’idée de personne de lire des livres à haute voix dans la salle d’attente.
    Seule la science s’intéressait encore à la chose. Certains rédigeaient des thèses retraçant l’histoire de l’expérience avortée. D’autres y découvraient des possibilités intéressantes et échafaudaient des hypothèses pour l’avenir. Et des écrivains y trouvaient même des sujets de nouvelles.

Traduit de l’estonien par Antoine Chalvin